Dans un style très sobre, Bernhard Schlink plonge le lecteur au cœur d’une conscience amère, dans les méandres d’une pensée à la fois nostalgique et coupable à force d’humanité. Il réfléchit également sur le pouvoir des mots et de la lecture dans une société prompte à stigmatiser artificiellement ceux qui en sont exclus. (critique par Yspaddaden - www.lecture-ecriture.com)

Titre original : Der Vorleser, parution en Allemagne : 1995

Prix Laure Bataillon, 1997

Au cours de la quatrième année de ce contact à la fois bavard et muet, je reçus un mot. « Garçon, la dernière histoire était particulièrement bien. Merci. Hanna. » Le papier était quadrillé, une page arrachée d’un cahier et retaillée aux ciseaux. Le texte était tout en haut, sur trois lignes. Il était écrit avec un stylo à bille bleu qui bavait. Hanna avait appuyé très fort, les lettres marquaient même au verso. L’adresse aussi était écrite avec beaucoup de force ; elle pouvait se lire en creux sur les deux moitiés du papier plié en deux. Au premier coup d’œil, on aurait pu croire que c’était une écriture d’enfant. Mais ce qui est là gauche et maladroit était ici forcé. On voyait la résistance qu’avait dû vaincre Hanna pour agencer les traits en lettres et les lettres en mots. La main de l’enfant a envie de dérailler de-ci, de-là, il faut la maintenir sur la voie. La main d’Hanna n’avait envie d’aller nulle part, il fallait la forcer à avancer. Les traits qui formaient les lettres recommençaient chaque fois à zéro, en montant, en descendant, devant les liés et les boucles. Et chaque lettre était une nouvelle conquête, droite ou penchée autrement que la précédente, et souvent aussi trop haute ou trop large. Je lus ce mot et fus envahi de joie et de jubilation. « Elle écrit, elle écrit ! » Tout ce que j’avais pu trouver sur l’analphabétisme au cours de toutes ces années, je l’avais lu. Je savais le désarroi qu’il impliquait dans la vie de tous les jours, pour trouver un chemin ou une adresse ou choisir un plat au restaurant, je savais l’anxiété qui fait suivre des schémas tout préparés et une routine bien éprouvée, je savais quelle énergie cela exige de dissimuler qu’on ne sait ni lire ni écrire, et que cette énergie est prise sur la vie. L’analphabétisme condamne à un statut de mineur. En ayant le courage d’apprendre à lire et à écrire, Hanna avait franchi le pas vers la majorité et l’autonomie, dans une démarche d’anticipation. Puis, contemplant l’écriture d’Hanna, je vis combien d’énergie et de lutte lui avait coûté d’écrire. J’étais fier d’elle. En même temps, j’étais triste pour elle, triste de sa vie retardée et ratée, triste des retards et des ratages de la vie en général. Je songeai que quand on a laissé passer le bon moment, quand on a trop longtemps refusé quelque chose, ou que quelque chose vous a trop longtemps été refusé, cela vient trop tard, même lorsqu’on l’affronte avec force et qu’on le reçoit avec joie. A moins que le « trop tard » n’existe pas, qu’il n’y est que le « tard », et que ce « tard » soit toujours mieux que « jamais » ? Je ne sais pas. Après ce premier mot, les suivants se succédèrent régulièrement. C« était toujours quelques lignes, un remerciement, le souhait d’écouter autre chose du même auteur, ou de ne plus en écouter, une remarque sur un écrivain, sur un poème, une histoire, un personnage de roman, ou bien une notation venue de la prison. »Dans la cour, les forsythias sont déjà en fleur« , ou »j’aime bien qu’il y ait tous ces orages, cet été« , ou bien »je vois par la fenêtre que les oiseaux se rassemblent pour partir vers le sud"…Souvent sans ces notations d’Hanna, je n’aurais même pas remarqué les forsythias, les orages ou les vols d’oiseaux. Ses remarques littéraires étaient souvent étonnamment justes.

J’ai conservé tous ses petits mots. L’écriture change. Elle s’oblige d’abord à pencher les lettres de la même façon, à leur donner la même hauteur, la même largeur. Une fois qu’elle y est arrivée, l’écriture est plus aisée et plus assurée, mais jamais elle ne coule. En revanche, elle prend quelque chose de cette beauté austère qu’a l’écriture des vieilles personnes qui ont peu écrit dans leur vie.

pages 209 à 212

D"abord, je voulus écrire notre histoire pour m’en débarrasser. Mais dans ce but, les souvenirs ne sont pas venus au rendez-vous. Ensuite je me suis avisée que notre histoire était en train de m’échapper, et j’ai voulu la rattraper par l’écriture, mais cela non plus n’a pas appâté la mémoire. De puis quelques années, je laisse notre histoire tranquille. J’ai fait la paix avec elle. Et elle est revenue, détail après détail, et avec une espèce de plénitude, de cohérence et d’orientation qui fait qu’elle ne me rend plus triste. Quelle triste histoire, ai-je longtemps pensé. Non que je pense aujourd’hui que ce soit une histoire heureuse. Mais je pense qu’elle est exacte, et qu’à côté de cela question de savoir si elle est triste ou heureuse n’a aucune importance.

Les strates successives de notre vie sont si étroitement superposées que dans l’ultérieur nous trouvons toujours de l’antérieur, non pas aboli et réglé, mais présent et vivant. Je comprends ce phénomène, mais je le trouve parfois difficilement supportable. Peut-être que j’ai tout de même écrit notre histoire pour m’en débarrasser, même si je ne le peux pas.

pages 242, 243