« Écoutez, mes sœurs ! Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Écoutez… le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recette se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes ! »

SOUS LE LIT

J’ai quatre ans à peine et j’écoute les derniers mots de ma mère à l’esprit décousu. Des phrases de laines nuancées, des paroles liées au point de chaînette, de la douleur réduite en fil. J’écoute les lourds manteaux de récits qu’elle se tisse, les blasons, les bannières colorées. J’écoute les cris, les larmes, les perles, les cabochons de pierres fines, les paillettes en métal précieux. J’écoute les longs silences comme des points coupés qui par leurs jours allègent l’air compact de la chambre encombrée de motifs fabuleux. Blancs soudains dans la lente agonie, punto in aria. J’écoute le souffle de ma mère, les fils tirés, le lacis, la dentelle, les ornements brodés par ses lèvres blanches sur les poches, les cols, les boutonnières et les boutons de gilets imaginaires en casimir écarlate. Parfois, les mots de soie sont couchés à plat et n’entrent pas dans mon esprit tout à ses jeux, mais ils lui sont liés à jamais par des points invisibles. Mon âme est brodée au passé, couverte de couchures de plumes d’oiseaux minutieusement assemblées. Broderie-miroir, les mots de la couturière ajoutent des morceaux de verre argenté ou du mica à mon paysage intérieur. Ses longs monologues déversés dans la pièce perlent mes jeux d’enfant de souvenirs qui ne sont pas les miens. Les rêves de la couturière sont montés un à un à l’aide d’aiguilles invisibles, si fines qu’elles blessent à peine mes tissus délicats. Je me fais étoffe pour elle, je me tends à l’envers sur le métier de bois, moi qui ne suis que chair, os et sang. Je recueille clandestinement ce qui s’échappe du corps gondolé par les spasmes et s’agite dans le cocon humide de drap et de mots, j’engrange ce qui jaillit de ma mère. Me voilà traversée par la lignée, emplie d’un réseau compliqué de mailles bouclées et tortillées se succédant rang par rang. Je respire à peine pour qu’elle ne sente pas ma présence dans l’intimité de son agonie. Je manque d’air, je me noie dans l’entêtant parfum sécrété par son dernier souffle. J’étouffe parfois dans le bruissement de l’alfa dont le matelas est bourré et, d’autres fois, j’oublie et je chantonne des comptines apprises dans la cour, apprises au-dehors, dans l’air vif où irradiait le soleil. Mais ma voix n’atteint pas ma mère étendue sur l’autre versant du monde, derrière les ressorts, le matelas et les draps trempés. J’attends une réponse qui ne vient pas, le noeud qui m’achèvera, la miette de tendresse, le baiser. J’attends qu’au milieu de sa trame de mots et de fils, elle prononce mon prénom. Mais rien ne vient que des milliers de cristaux de Bohême, des bouts de ficelle et des perles de bois, rien ne vient que le satin sanglant craché à mes côtés dans le pot de chambre. Ce qu’elle m’offre avant de mourir n’a rien d’un baiser et je serre le corps à moitié vide de ma poupée percée, tentant d’endiguer le flot de sable qui lui sort du ventre. J’étais venue pour cela, ça me revient maintenant, pour qu’elle me raccommode mon jouet. Je m’étais glissée sans un bruit dans le velours sombre de la chambre et je n’avais pas osé lui dire que ma poupée fuyait.

Carole Martinez : le cœur cousu, Folio Gallimard page 357 - 358.