« Drôle de numéro : 1075 est un jeune homme sans nom, un plouc analphabète - ce qui est l’idéal pour les pauvres types de son espèce, nés en périphérie de la ville, dans une de ces »campagnes en décomposition« , qui servent de vivier au tyran. Ce dernier, baptisé »Le Grand« , a trouvé un moyen pour maintenir la dictature : interdire à ses sujets le libre accès aux livres. L’apprentissage de la lecture devient tabou. » Le Monde Livres

Lors de sa cent cinquantième Manifestation, 1075 fut placé à la tête d’un groupe d’Agents déployés sur une quarantaine de mètres autour de la scène. Dos au Liseur, il scrutait la foule. Cinquante mille spectateurs pour un Livre Frisson. La Lecture à peine commencée, des passionnés s’évanouiraient au premier rang, pousseraient des hurlements d’angoisse à crever les tympans. Derrière lui, caché sous la tribune réservée aux organisateurs, le Liseur se préparait. Il ouvrait grand la bouche, exerçait sa langue, étirait les lèvres ; il donnait l’impression qu’un poulpe cherchait à sortir de sa gorge. 1075 l’avait déjà vu faire des exercices similaires, peu de temps avant le Congrès de la Terreur, événement annuel malheureusement écourté après qu’un fan eut voulu - comme le héros du dernier Livre Frisson édité - lui percer les yeux à coups de fléchettes. Depuis, il n’était plus apparu en public : son silence présageait un retour en force, et certainement un besoin urgent de remplir son compte en banque. Pour l’occasion, sa Maison des Mots avait loué un stade accueillant le double de visiteurs habituels. À l’entrée, entre les premières places de parking et les rangées de barrières grises, des bagarres se déclenchaient, rapidement maîtrisées par les Agents novices. Trente minutes avant l’Heure de Grâce, le stade était plein. Les clameurs rebondissaient contre les tribunes, la mosaïque d’individus faisait mal aux yeux. Deux cents Agents maintenaient l’ordre. L’estrade tremblait. Les projecteurs exacerbaient la tension des milliers d’espoirs en attente. Le choc des larmes et les rugissements de colère répondaient aux jérémiades des premiers rangs. Un quart d’heure avant la montée du Liseur sur scène, l’artère bétonnée de la porte B s’illumina. Seuls les Agents s’en aperçurent. Inquiet, 1075 se dirigea vers le canal plongé dans les profondeurs invisibles du stade. Toute proche, il sentit une odeur détestée : apparemment, l’équipe d’organisation, affolée par les événements du mois précédent, avait demandé du renfort. C’était infect : un mélange de bave et de viande, le souffle puissant de narines gonflées.

Cécile Coulon, le rire du grand blessé, Ed. Viviane Hamy, pages 37, 38.