Un extrait d’entretien de Christian Prigent avec Sophie Nauleau, émission « ça rime à quoi », France Culture, diffusée le 02 septembre 2012

L’objectif n’est pas la compréhension au sens intellectuel du terme. L’objectif est l’éprouvé de l’énigme, c’est à dire - comment dire les choses ? - si le monde tel que nous le percevons, le monde qui nous entoure d’une part et celui qui habite nos cellules d’autre part était pour nous le lieu d’une clarté, était pour nous le lieu d’une expérience partageable dans la clarté, ça se saurait. Ça se saurait tellement qu’il n’y aurait pas de littérature parce que la littérature - c’est mon point de vue - et en particulier cette forme particulière de la littérature qu’est la poésie, ne naît que sur la sensation de l’échec violent qui est celui de l’expression face à ce réseau énigmatique qu’est l’expérience. C’est un peu compliqué dit comme ça, mais en même temps, je pense que c’est relativement clair. Donc, il y a au fondement de l’opération, la conscience - c’est qui n’est même pas une conscience d’ailleurs - la sensation de cette puissance de l’énigme dont l’un des noms est le réel, l’expérience, enfin bref le réel. Et donc, si je pars sur ce chemin, arrogant, vaniteux, dont l’objectif serait de dire quelque chose non pas de beau mais quelque chose de juste de l’expérience dont je suis en train de dessiner les contours, je suis bien forcé de maintenir dans le rendu de cette expérience, la dimension d’énigme dont elle est faite. Voilà, donc il y a une dimension d’énigme, il y a une dimension d’opacité, il y a une dimension d’incompréhensible statutaire sans lequel, il n’y a même pas de matière littéraire. D’abord, il n’y a pas de matériaux je dirais, mais il n’y a pas de forme littéraire. Donc, le mode de partage à quoi nous invite l’opération littéraire n’est pas un partage de la clarté. C’est un partage d’un mixte de clarté et d’obscurité - faut accepter l’obscurité - c’est à dire qu’il faut accepter l’obscurité du côté de l’intelligence, laquelle se rattrape - enfin ce manque se rattrape - du côté de la violence de la sensation et du côté de la conscience esthétique, c’est à dire de la sensation qu’une forme est apparue. Les hommes ne peuvent pas faire grand chose d’autre que de faire apparaître des formes.

Christian Prigent, en entretien avec Sophie Nauleau, pour « La vie moderne », édition POL, dans l’émission « Ça rime à quoi » sur France Culture du 02 septembre 2012.

Vos témoignages

  • michelle foliot 20 septembre 2012 21:16

    L’obscur, est ce que l’on veut. Bien sûr il y a une part de nous même qui nous est inconnue, qu’il nous reste à découvrir ; mais il est nécessaire de se poser les questions sur nos comportements envers nous-même et aussi sur ceux qu’autrui nous renvoie. Plusieurs façons peuvent permettre cette expression « comment dire les choses ? » par l’action ou par l’écrit qui résulte de la réflexion, de l’analyse, de la « compréhension ». L’écrit permet de se placer à côté de nous-même pour exprimer une sensation, un sentiment, une idée. Lorsque l’auteur écrit « Une phrase pour ma mère » il me semble qu’il est allé au plus intime de lui-même sans qu’il ai eu besoin de l’exprimer avec la présence de quelqu’un d’autre mais par le moyen de l’écriture. Qu’il soit objectif sur « l’éprouvé », lui seul le sait ou pas, mais il a tenté d’expliquer « l’énigme » de son existence, de son vécu, « son point de vue » dit-il, en évitant de se dévoiler de manière directe au sens où le mot seul n’a point de signification, mais en pensée. Ne sommes-nous pas fait de deux faces, vivant entre deux mondes, le jour,la nuit - le réel, l’imaginaire.