Crépuscule II

Le berceau du crépuscule est aussi celui des finitudes. Un jour de novembre, au bord de la route, j’ai vu vivre quelques coquelicots. Je les ai vus, rouges au-dessus des herbes mortes. On aurait eu envie de battre des mains. J’ai su tout de suite ce qu’ils me disaient : la fin du sang entre mes jambes, que j’ai tant aimé à chaque lune sentir s’annoncer dans les quiètes douleurs du ventre vivant (il a manqué de la vie à mon ventre ; l’annonciation du sang lui en donnait). Devenu inconstant, absenté depuis quelques lunes, il était revenu à la dernière, généreux, jeune et frais. Par les coquelicots de novembre, j’appris que j’étais dans mon novembre et qu’il m’avait fait la grâce d’une floraison qui ne reviendrait plus. Le berceau du crépuscule nous creuse, épuise l’intime pour nous préparer. Sa main n’a pas besoin de puissance, elle m’évide, me dépose sur le seuil des frissons. Peut-être y-a-t-il une prière à lui adresser, je ne saurais pourtant la découvrir que de l’autre côté de l’inexorable.

Crépuscule III À ma dernière visite ils étaient justement comme dans un berceau. Se tenaient l’un près de l’autre. Mon père s’efforçait de veiller sur ma mère mais bien vite se reposa sur ma présence. Ils étaient légers, chacun à mon bras, quand nous sommes sortis. Trop légers. Le mère ne s’inquiétait plus de rien, ni le père ne se méfiait. Je sentais que, si je n’amarrais pas leurs bras aux miens, la plus douce des brises pourrait les pousser comme duvet d’oiseau tombé au sol. Ils semblaient délestés de leur soucis - la mère surtout, que je n’avais jamais connue si printanière. Vitres ternies de la cuisine, joues incertaines de mon père : une même indifférence les éloignait du nettoiement des jours. Depuis je les sens, toujours, à mes côtés. Nous n’avions jamais marché à si petits pas, si mesurés, sur les pavés de la place dont nous avions peu à peu fait le tour, après la fête du déjeuner au restaurant. Deux oiseaux dont j’étais la branche. « Cela tient à un fil », répétai-je après les avoir quittés pour dire comment je les avais trouvés.

Christiane Veschambre : Journal du soir, dans la revue « Le préau des collines » n°6, 2003, pages 17-18.

Vos témoignages

  • michelle 12 janvier 2014 20:39

    Au crépuscule de la vie on s’aperçoit de la fragilité de l’existence. Il est le passage appaisé d’un état à un autre ; il vous laisse le temps nécesssaire à la préparation, à la transition. Il peut réveiller en vous des sentiments, des attitudes oubliées. Il permet aussi le changement prévu. Comment ne pas le comparer à la douceur, la lenteur d’un coucher de soleil, à sa lumière diffuse, celle qui accompagne calmement, vous aide, vous soutient, le temps nécessaire face à l"événement en attente. Il se passe dans la durée, des moments prolongés, au ralenti, comme pour mieux les apprécier, les re-composer, les vivre. Le crépuscule est souvent rapporté au passage du jour à la nuit, mais il est aussi le passage de la nuit au jour. Le crépuscule du matin laisse espérer plus de beauté, plus de clarté, plus de lumière, un aboutissement inversé.

  • 12 janvier 2014 19:33

    Son premier crépuscule me touche. Chez nous, dans notre famille, entre nous, les filles, on appelle cette période délicate de ce doux nom, la période des coquelicots.