Anachronisme est le livre de Christophe Tarkos le plus autobiographique. Mais, ce n’est évidemment pas d’un biographique psychologique ou nostalgique qu’il s’agit. Disons que le biographique se place sous le signe du vécu, simplement. Avec ce que cela comporte d’expériences mises en mots, au moyen d’énumérations, ou dans des micro-récits sans fioritures, avec un rythme, une scansion qui sont ceux de la souffrance physique ou amoureuse impensable et torturante.

Note de l’éditeur / Photo : Olivier Roller

Il abonde, accélère, aboie, actionne, accumule, affole, aère, agresse, affronte, alterne, amalgame, amasse, agglutine, amorce, ameute, appelle, appâte, approche, articule, arrose, attente, attaque, attise, aventure, bafoue, bâillonne, balade, bande, baratine, bascule, bataille, bassine, bondit, boue, bouleverse, brandit, braque, brinquebale, broie, brouille, bruit, cambre, culbute, cavale, capote, captive, catapulte, cavalcade, coince, collecte, complique, condense, conquiert, constitue, couche, court, crache, cramponne, cravache, cri, culmine, cumule, crépite, danse, déambule, débilite, déblaie, débroussaille, débusque, décharge, démolit, délivre, démarre, dénude, dépasse, dépatouille, dépayse, dépouille, dégage, désespère, désintègre, dessaisit, desserre, détale, détourne, dévise, diffuse, dissémine, distance, dose, double, écarte, échafaude, échappe, éclaircit, éclate, écourte, écume, effraie, égare, embrasse, embrigade, embroussaille, emmêle, emmitoufle, emmure, empêtre, empoche, emploie, enchevauche, enchevêtre, enclenche, enflamme, englobe, engrange, enjambe, enrage, engloutit, entortille, entr’égorge, entremêle, entre-tue, envoûte, épanche, espère, étonne, exaspère, exécute, expérimente, explore, facilite, façonne, fanatise, fascine, fissure, flotte, fluctue, force, fracasse, fraie, frétille, fronde, gagne, garrotte, galope, gambade, gaspille, gazouille, gesticule, gigote, godille, gorge, gravit, grimpe, grouille, guette, gueule.

Quel est le dessin laissé par les verbes, par les verbes inscrits dans la suite, par tous les événements ? Tous les verbes, tous les événements, tombent, glissent, se mettent à leur place, trouvent une passe, donne un chemin, cela me donne une figure, je ne suis pas absent, cela forme, le tri, une figure de moi, la meilleure figure de ce que je suis, les verbes qui me plaisent, ceux qui sont dans le mécanisme de la peur et de l’affermissement, ce tri me fait une figure, tout tombe et se place, cela dessine un dessin, me dessine une figure, forme une figure en filigrane, par-dessous, il ne reste rien après que la figure que cela a dessinée, dessine mon visage, quelle est la figure de mes événements, les événements me dessine une figure, la figure de ce que je suis, ce que je suis, je suis les mes événements qui tombent, qui pleuvent, qui tombent en désordre, quelle est la figure que donne ma suite de mots, je prends les événements, cela laisse un visage en filigrane, les éléments viennent progressivement, si on les prend tous cela donne une forme, je vois la forme se dessiner, c’est ma figure, je vois ma figure se dessiner, cela est un mécanisme, il y a des mécanismes commes il y a des passages à l’acte, une tuerie, un massacre, un carnage, un effondrement, une catastrophe, l’organisation méticuleuse d’un assassinat général, d’un assassinat prémédité, organisé, préparé, pratiqué, comme il y a des pratiques, des pratiques collectionneuses, méticuleuses, préparées, montées, montées de toutes pièces mais pas avec des pièces, avec des actes, qu’est-ce qu’un acte dans l’organisation des collections, de tout l’intérêt porté aux pièces de collection, dans la curiosité penché sur l’organisation et l’intérêt des préparations, entre les lignes on peut voir apparaître un visage, mon visage, des lignes forment le dessin d’un visage qui apparaît en filigrane.

Christophe Tarkos : Anachronisme, in Le Petit Bidon et autres textes, FormatPoche POL, 2019, pages 170-173.