Suong attendit un long moment, puis descendit en silence. Cette nuit-là, Hung dormit seul à l’étage. Il dit à Suong qu’elle était enceinte, u’il ne voulait pas que leurs ébats tumultueux gênent le développement du foetus. Il s’assit, silencieux, dans les ténèbres. Silencieux, il mesura sa lucidité. Il comprit qu’il ne pouvait plus résister à la vérité, qu’il ne pouvait plus se mentir. Le bonheur, à force de volonté individuelle, s’était éteint. Il lui fallait maintenant organiser sa vie conformément à sa condition. Il resta ainsi jusqu’au matin. Il entendit An et Suong s’affairer pour préparer le petit déjeuner. Il descendit les aider. Elle le regarda, éperdue, et, d’une voix égarée : « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es affreusement pâle. Tu vas tomber malade.

  • Ce n’est rien. Une simple insomnie, je me rappelais…
  • Tu te rappelais…
  • Le jour où nous nous sommes rencontrés. » Suong murmura ; « Aujourd’hui, reste à la maison et récupère ton sommeil. » Elle alla se changer pour la répétition. Il suivit du regard son dos gracile, souple. Tu ne comprends pas ce que je veux, combien je souffre, ma belle épouse, tu es plus bête que je ne le croyais. Tu n’es pas assez intelligente pour comprendre qu’un homme humilié ne peut pas passer ses jours et ses nuits à se souvenir de ses amours passées. Tristement, il regarda sa femme sortir avec son vélo. Tu vas rejoindre la scène. Ce soir, comme tous les soirs, les lumières s’allumeront pour éclairer tes pas, les gens hurleront, applaudiront à se brûler les paumes des mains. Ils t’offriront d’énormes bouquets de fleurs, même si elles coûtent cher en cette saison des pluies. Tu ne sais pas que dans mon imagination, il n’y a plus de fleurs, plus de mystères, seulement de la merde flottant dans un potage, accrochée à des racines de liseron d’eau.

Duong Thu Huong : Myosotis, Picquier Poche, 2001, pages 197-198.