7.

Dans la famille, pourtant, on disait qu’il tenait de son père, qui dormait mal, mais beaucoup, avec une sorte d’avidité. Lorsqu’il restait plusieurs jours de suite à la maison, au retour d’une tournée, il passait presque tout son temps au lit. En revenant de l’école, Nicolas faisait ses devoirs ou jouait avec son petit frère en prenant soin de ne pas faire de bruit. Ils marchaient sur la pointe des pieds dans le couloir, leur mère portait sans cesse l’index à ses lèvres. Au crépuscule, leur père sortait de sa chambre en pyjama, pas rasé, le visage maussade et bouffi de sommeil, les poches gonflées par les mouchoirs en boule et les emballages crevés de médicaments. Il avait l’air surpris, et désagréablement, de se réveiller là, de marcher entre ces murs trop proches, en poussant la première porte venue de découvrir une chambre d’enfant où deux petits garçons, à quatre pattes sur la moquette, arrêtaient leur lecture ou leur jeu pour le regarder avec inquiétude. Il grimaçait un sourire, marmonnait des bouts de phrases où il était question de fatigue, d’horaires mal fichus, de médicaments qui vous foutaient en l’air. Quelquefois, il s’asseyait sur le bord du lit de Nicolas et restait un moment ainsi, les yeux dans le vide, passant la main sur sa barbe rêche, dans ses cheveux mal peignés qui gardaient les plis de l’oreiller. Il soupirait. Il posait des questions bizarres, demandant par exemple à Nicolas en quelle classe il était. Nicolas répondait docilement et il hochait la tête, disait que ça devenait sérieux et qu’il fallait bien travailler pour ne pas redoubler. Il semblait avoir oublié que Nicolas avait déjà redoublé une fois, l’année où ils avaient déménagé. Un jour, il demanda à Nicolas d’approcher, de s’asseoir près de lui sur le lit. Il lui entoura la nuque de sa main, serra un peu. C’était pour montrer son affection, mais cela faisait mal et Nicolas tourna doucement le cou pour se dégager. D’une voix basse et sourde, son père dit : « Je t’aime, Nicolas », et Nicolas en fut impressionné, non parce qu’il en doutait mais parce que ça lui paraissait une drôle de façon de le dire. Comme si c’était la dernière fois avant une longue séparation, peut-être définitive, comme si son père avait voulu qu’il se le rappelle toute sa vie.

Quelques instants plus tard pourtant, lui-même ne semblait plus se le rappeler. Son regard était confus, ses mains tremblaient. Il s’était levé en soufflant, son pyjama lie-de-vin bâillait, tout froissé, et il était sorti à tâtons, l’air de ne pas savoir quelle porte ouvrir pour se retrouver dans le couloir, regagner sa chambre, se recoucher.

8.

Maintenant, et cela avait au moins le mérite de l’empêcher de dormir, Nicolas pensait au projet annoncé par Hodkann de voir de ses yeux les échantillons rangés dans le coffre. Comment s’y prendrait-il ? Il s’arrangerait peut-être pour rester au chalet pendant que les autres descendraient au village pour la leçon de ski. Caché derrière un arbre, il guetterait l’arrivée de la voiture. Le père de Nicolas descendrait, ouvrirait le coffre pour prendre le sac et l’apporter au chalet. Dès qu’il aurait le dos tourné, Hodkann se précipiterait, ouvrirait le coffre à son tour, puis les mallettes de plastique noir contenant les prothèses et les instruments chirurgicaux. C’était sans doute son plan, mais il ne savait pas que le père de Nicolas fermait toujours le coffre à clé après y avoir pris quelque chose, même s’il comptait le rouvrir quelques minutes plus tard. L’audace de Hodkann, cependant, était telle qu’on pouvait l’imaginer suivant dans le chalet le père de Nicolas et lui faisant les poches, dérobant son trousseau de clés pendant qu’il parlait avec la maîtresse. Nicolas voyait Hodkann penché sur le coffre ouvert, forçant les mallettes, éprouvant sur le gras de son pouce le tranchant d’un bistouri, faisant jouer les articulations d’une jambe en plastique, si fasciné qu’il en oubliait le danger. Déjà le père de Nicolas ressortait du chalet, marchait vers la voiture. Dans un instant il allait le surprendre. Sa main s’abattrait sur l’épaule de Hodkann, et ensuite, que se passerait-il ? Nicolas n’en savait rien. Son père, en vérité, n’avait jamais menacé de châtiments terribles quiconque toucherait à ses échantillons. Pourtant, il était certain que même pour Hodkann ce serait une situation très délicate. L’expression « passer un mauvais quart d’heure » lui trottait dans la tête. Oui, s’il se faisait pincer fouillant le coffre du père de Nicolas, Hodkann passerait un mauvais quart d’heure.

L’intérêt de Hodkann pour son père troublait Nicolas. Il se demandait même s’il ne l’avait pas pris sous sa protection pour approcher son père, gagner sa confiance. Il se rappela que Hodkann n’avait plus de père, lui. Et lorsqu’il vivait, ce père, que faisait-il ? Il n’avait pas eu l’idée, ce soir, de poser la question, et de toute manière n’aurait pas osé. Il ne pouvait s’empêcher de penser que le père de Hodkann était mort de mort violente, dans des circonstances louches, tragiques, et que sa vie l’avait logiquement conduit à une telle mort. Il l’imaginait hors-la-loi, dangereux comme son fils, et peut-être Hodkann n’était-il devenu si dangereux que pour affronter cela, les risques qu’il courait à être le fils de ce père. Maintenant, il aurait voulu le demander à Hodkann. La nuit, en tête à tête, cela devenait possible.

C’était une pensée voluptueuse, cette conversation nocturne avec Hodkann, et Nicolas passa un long moment à s’en représenter les circonstances possibles. Ils sortiraient tous deux du dortoir, sans réveiller personne. Ils iraient parler à voix basse dans le couloir ou dans les toilettes. Il imaginait leurs chuchotements, la proximité du grand corps chaud de Hodkann, et se plaisait à penser que sous cette puissance tyrannique qu’il déployait il y avait aussi du chagrin, une fragilité que Hodkann lui confesserait. Il l’entendait lui dire comme à son seul ami, à la seule personne en qui il pouvait avoir confiance, qu’il était malheureux, que son père était mort d’une façon terrible, démembré ou jeté dans un puits, que sa mère vivait dans la peur de voir un jour ou l’autre reparaître ses complices, avides de se venger sur elle et sur son fils. Hodkann, si impérieux, si railleur, avouait à Nicolas qu’il avait peur, qu’il était lui aussi un petit garçon perdu. Des larmes coulaient sur ses joues, il posait sa tête si fière sur les genoux de Nicolas et Nicolas caressait ses cheveux, lui disait des choses douces pour le consoler, consoler ce chagrin immense et toujours tu qui éclatait soudain devant lui, pour lui seul, parce que lui seul, Nicolas, en était digne. Hodkann disait, entre deux sanglots, que les ennemis qui avaient tué son père et que redoutait si fort sa mère risquaient de venir au chalet pour l’emmener, lui. Le prendre en otage ou simplement le tuer, abandonner son cadavre dans un sous-bois enneigé. Et Nicolas comprenait que c’était à lui de protéger Hodkann, de trouver une cachette où il serait en sûreté quand ces hommes méchants, qui portaient des manteaux sombres et luisants, encercleraient le chalet, entreraient en silence, chacun par une porte afin que personne ne puisse s’échapper. Ils sortiraient leurs couteaux et frapperaient froidement, méthodiquement, résolus à ce qu’il n’y ait aucun témoin. Les corps à demi nus des enfants surpris dans leur sommeil s’entasseraient au pied des lits superposés. Des flots de sang couleraient sur le plancher. Mais Nicolas et Hodkann seraient cachés dans un creux du mur, derrière un lit. Ce serait un espace étroit, sombre, un vrai trou à rats. Ils s’y serreraient l’un contre l’autre, les yeux brillants dans la pénombre, écarquillés par l’effroi. Ils entendraient ensemble, avec leurs propres souffles, les bruits affreux du carnage, cris d’épouvante, râles d’agonie, chocs sourds des corps qui tombent, vitres brisées dont les éclats entaillent davantage encore les chairs mutilées, petits rires brefs et secs des bourreaux. La tête tranchée de Lucas, le petit roux à lunettes, roulerait sous le lit jusqu’à leur cachette et s’arrêterait à leurs pieds, les fixant de ses yeux incrédules. Plus tard il n’y aurait plus de bruit. Des heures passeraient. Les assassins seraient partis bredouilles, partagés entre le plaisir du massacre et le dépit d’avoir manqué leur proie. Il n’y aurait que des morts, dans le chalet, des montagnes d’enfants morts. Mais ils ne sortiraient pas. Ils resteraient toute la nuit serrés dans leur réduit, retranchés au cœur du charnier, sentant couler sur leurs joues un liquide chaud qui pouvait être le sang d’une blessure ou les larmes de l’autre. Ils resteraient là, tremblants. La nuit n’aurait pas de fin. Peut-être qu’ils ne sortiraient jamais.

Emmanuel Carrère : La classe de neige, Flammarion (étonnants classiques), 2015, pages 53-60.