Jacques LE SCANFF : J’aimerais que l’on parle de tes débuts. À la fois des tout premiers moments d’écriture, et aussi de ce que tu penses être les racines de ton travail. Christiane VESCHAMBRE : (…) D’abord, il me semble être dans une contradiction essentielle qui consiste à parler de quelque chose - l’écriture - qui n’est pas réductible à la parole. Ce qu’on écrit ne pourrait justement venir au jour sans ce travail-là, on ne peut justement pas « en parler ». En parler - de l’écriture, de ce qu’on a écrit - c’est toujours, à mes yeux, faire le lit d’une déception : il y a quelque chose qui ne peut jamais être capté dans cette conversation ; et pourtant cela fait plaisir, sur l’instant, de partager avec quelqu’un les mêmes questions, de sentir la couleur nous venir aux joues parce qu’on est intéressé au même travail. Et mon autre doute tient au sentiment incertain que j’ai de mon « chemin ». Je suis parfois envieuse de ceux qui, ainsi interrogés, semblent capables de retracer clairement les étapes de leur travail, de leur vie. Pour ma part, je crois que je pourrais esquisser un chemin aujourd’hui, un autre demain…

J.L. : Ne crois-tu pas que cela correspond mieux, justement, à la complexité, aux allers et retours, avec les oublis, les morcellements, du processus de création ? C.V. : Peut-être. Pour en revenir à ta question, les premiers moments d’écriture je peux les situer de façon en quelque sorte anecdotique. Le premier moment même : c’est un soir de février 1975, je venais de parler au téléphone avec ma mère, qui avait, une fois de plus, évoqué son enfance, et sa propre mère. Ce soir-là, j’ai pris une feuille de papier et j’ai commencé à écrire une page pour me souvenir de cette grand-mère, que j’avais cotoyée pendant les étés de ma petite enfance. Après avoir écrit ces quelques lignes, j’ai su que je venais de commencer un livre. J’avais 28 ans : je n’étais pas précoce. Je n’ai pas été une petite fille qui a rempli très tôt des cahiers et décidé qu’elle serait écrivain. J’aimais passionnément lire. Il n’y avait pas de bibliothèque chez moi mais il y avait des livres reçus à la distribution des prix, et ceux qu’on m’offrait à une occasion ou une autre. Je ne comprenais pas que les livres étaient écrits par des gens. Je pensais que les livres existaient comme ça, comme une table, ou une pierre. Sans doute l’idée d’écrire un livre était trop étrangère au monde que je connaissais. (…) Tel est le premier « moment » d’écriture pour moi. Qui dit quelque chose des racines de ce travail, même si cette question-là, bien sûr, il est beaucoup plus difficile d’y répondre. Je peux déjà dire que j’ai écrit pour ma mère : pour - dans le but de - lui offrir quelque chose (lui faire savoir à quel point je comprenais - je prenais avec moi - sa détresse originelle), et pour elle - c’est à dire à sa place - en accomplissant quelque chose qui aurait pu être, en ce qui la concerne, et si elle avait eu un autre destin social, une vocation.

(…) J.L. : Pourrais-tu me parler des lectures qui t’ont marquée, des auteurs qui t’ont, non pas influencée, mais qui te semblent se situer dans un champ proche du tien ? C.V. : Je ne sais pas comment répondre à cette question parce qu’il y a toujours, pour moi, une sorte de hiatus entre le fait de lire, de faire par là des rencontres vitales, et le fait d’écrire. Comme si, au moment d’écrire, j’étais aussi seule, sans appui, a fortiori sans référence que si je n’avais lu aucun de ces livres qui ont compté pour moi. Je sais qu’on peut m’objecter qu’on n’écrit pas sans avoir lu, que même on n’écrit qu’avec ce qu’on a lu etc. Mais ces arguments ne rendent pas compte de ce que je ressens. Je veux parler du sentiment que j’ai non pas de « table rase » (je n’ai aucunement cette présomption) mais plutôt d’ignorance, et qu’il me faut chaque fois partir d’une même obscurité à laquelle aucune de mes lectures ne change jamais rien. (…)

(…) J.L. : Tu as créé deux revues, Land et Petite. Pourquoi ? Quel est le sens de cette activité éditrice ? C.V. : Comme c’est le cas, je crois, pour beaucoup de revues, la naissance de Land, puis de Petite, est liée à des rencontres d’amitié. Écrire est une activité solitaire, faire une revue rompt avec cette solitude, rassemble ceux qui la font (j’ai créé Land avec Catherine Weinzaepflen et Petite avec Florence Pazzottu, et Thierry Trani qui nous a rejointes) et ceux qui y publient, avec cette émotion de faire connaissance à travers le plus précieux pour chacun : ce qu’il écrit. (…)

Extrait de l’entretien de Christiane Veschambre par Jacques Le Scanff publié dans la revue Le préau des collines n°6 en 2003, pages 21 à 32.