Retrouvez quelques brides collectées, quelques phrases glanées, quelques mots cueillis lors de la rencontre avec Joël Vernet à Saugues.

Presque sexagénaire (« 59 balais » dit-il), cheveux blancs ébouriffés, de la passion dans la voix et les yeux, Joël Vernet était à Saugues, pour rencontrer des habitant(e)s du pays mais aussi des lecteurs et des lectrices venu(e)s de plus loin.

Joël Vernet se présente d’abord comme un enfant de ce pays, de ces paysages, de cette terre natale : la Margeride. Il cite Saint Exupéry « nous ne sommes pas d’un pays, nous sommes de notre enfance. » Enfant, il dit avoir eu une « liberté inouïe » entre les prés à moutons et les potagers qui entouraient le bourg de Saugues, il partage son attachement aux pâturages, aux murets en granit, aux joncs. « Tout ça, sensuellement, c’est quelque chose ».

A la question « comment t’es venue la passion d’écrire », il dit d’abord « mystère, on choisit si peu, il y a des forces qui nous poussent… », puis précise « l’écriture, je la dois aux autres, aux miens… Dans ce village, nous venons d’une autre langue, le patois malheureusement mort. Cette langue avait tellement de force et sa musique m’habite toujours. Les miens m’ont fait comprendre que ce monde est beau mais qu’il fallait le regarder. Ma grand-mère parlait et écrivait une langue admirable, elle a vécu parmi toutes ces femmes invisibles mais qui ont tenu pour nous transmettre. » Son projet « faire résonner le nom de Margeride, faire résonner toutes ces vies minuscules à travers les pages »… Nous les poètes, « on est des caisses de résonance de ceux qui n’ont pas pu ou pas su » se saisir de la parole. « Mon territoire existe : c’est la Margeride ».

Puis, après un moment de silence, Joël Vernet ajoute : « et puis à un moment donné, il faut s’arracher. Si on danse trop entre soi, ça peut s’arrêter de danser. Il faut partir pour s’ouvrir, se nourrir. » Il découvre alors que sa terre natale n’est pas si différente que des tas d’endroits, l’Anatolie, la Sardaigne… Partout, « on essaie de vivre dans l’échange, paisiblement. On cherche à gagner sa croûte, avoir des enfants. » Partir, c’est très riche et très violent, « ça vous offre des trésors mais c’est aussi un arrachement ». « Ici, j’étais protégé, on descend au Lycée du Puy en Velay avec nos difficultés, notre côté broussard. Plus tard, à Lyon, on se retrouve comme un immigré, c’est une forme d’exil ».

Puis, Joël Vernet nous évoque son rapport à l’écriture : « Mon rocher fixe, c’est une page A4 »… Puis ; il ajoute : « Je veux faire une littérature sous tension pour rendre hommage aux gens qui ont électrifié la France ». Un peu plus tard, il précise : « l’écriture fragmentaire me plait bien pour travailler sous tension, musicalement et rythmiquement. Joël Vernet nous partage alors l’un de ces derniers textes publiés : « Rumeur du Silence » qu’il commente : « ce qui est grand ne se montre pas, ce qui ne se montre pas est éternel. » Il avance encore sur son rapport à l’écriture : « ce que j’ai créé, tenté de dire, je le dois à cette obstination, à ce travail. » Quand quelqu’un lui demande des conseils, il tente : « Si je me dis « Joël à ta table, il faut écrire » ça ne marche pas. Je prends des notes sur des carnets de poche et après pffff… » Il précise que tous ses textes sont nés d’un élément, d’une situation : « Rumeur du silence » ce sont les fenêtres. « Il ne faut pas s’arrêter au premier jet, il faut reprendre. Il me faut des dispositions particulières, je n’écris jamais avec du monde autour de moi. »

Il fait référence bien sûr à Pierre Michon, Pierre Bergounioux : « Amour démesuré pour la vie ordinaire, se tenir à la lisière de ce qui ne se montre pas ». « La note quotidienne, c’est bien parce que ça permet de saisir des petites choses dans l’éclat de chaque jour. Il faut essayer de ne pas laisser échapper les choses trop faibles. » Il nous cite Michel Thomas, de qui il nous recommande de lire Rebeyrolle ou la tentation de la peinture.

Pour terminer ce long et chaleureux entretien (près de deux heures) entrecoupé de questions quelquefois intimes - la question de l’absence du père a surgi, évidemment, Joël Vernet ne l’a pas éludée même si il a maintenu ses distances avec « l’ultra biographique » - Joël Vernet a lu un texte publié en accordéon en hommage aux hommes de la scierie (étrange écho à la Syrie).

… « mon amour des astres et de la nuit d’Afrique…sa lumière sur mes épaules suffit à combler ma vie »…« la langue, elle doit être lisible comme les couchants d’Afrique »… « j’offrais au ciel éclaté de l’enfance, le plus beau théâtre qui soit : celui du désert » (La lumière effondrée, Editions Lettres Vives, Collection Entre 4 yeux, pages 9 à 13)