« À travers l’écriture, je m’approche du moi-même d’il y a cinquante ans, pour un jubilé personnel. L’âge de dix ans ne m’a pas porté à écrire, jusqu’à aujourd‘hui. Il n’a pas la foule intérieure de l’enfance ni la découverte physique du corps adolescent. À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers plus petite. »

Erri De Luca nous offre ici un puissant récit d’initiation où les problématiques de la langue, de la justice, de l’engagement se cristallisent à travers sa plume. Arrivé à l’« âge d’archive », il parvient à saisir avec justesse et nuances la mue de l’enfance, et ainsi explorer au plus profond ce passage fondateur de toute une vie.

Dans les livres, il y avait une grande agitation autour du verbe « aimer ». En tant que lecteur, j’y voyais un ingrédient des histoires, au même titre qu’un voyage, un crime, une île, une bête fauve. Les adultes exagéraient avec cette monumentale antiquité, reprise telle quelle du latin. La haine, oui, je la comprenais, c’était une contamination de nerfs étirés jusqu’à leur point de rupture. La ville ingurgitait la haine, elle l’échangeait avec un bonjour de hurlements et de couteaux, elle la jouait au loto. Ce n’était pas celle d’aujourd’hui, dirigée contre les pèlerins du Sud, méridionaux, tziganes, africains. C’était une haine d’humiliation, de piétinés chez eux et pestiférés à l’étranger. Cette haine mettait du vinaigre dans les larmes. page 18

Le destin, selon sa définition, est un parcours prescrit. Dans la langue espagnole, c’est plus simplement une arrivée. Pour celui qui est né à Naples, le destin est dans son dos, c’est venir de là. Etre né et avoir grandi là tarit le destin : où qu’il aille, il l’a déjà reçu en dot, lest et sauf-conduit à la fois. Les récits de ma mère, de ma grand-mère et de ma tante ouvraient les grand entrepôts des histoires. Leurs voix ont formé mes phrases écrites qui ne sont pas plus longues que le souffle nécessaire à les prononcer. page 26

En lisant on rencontre des phrases sismiques. page 42

« Maintenir », mon verbe préféré, était arrivé. Comment peut-elle le savoir ? pensai-je, et je me répondis : Elle le sait et c’est tout. Je n’avais jamais rien touché d’aussi doux jusque-là. Pas même jusqu’à aujourd’hui, maintenant je le sais. Je lui dis que la paume de sa main était mieux que le creux d’un coquillage, pendant que nous regagnions le rivage, détachés. « Tu sais que tu as dit une phrase d’amour ? » dit-elle en se dirigeant vers le parasol. page 53

Les baisers partaient de nos talons plantés dans le sable. Ils remontaient nos vertèbres jusqu’aux os du crâne, jusqu’aux dents. Aujourd’hui encore, je sais qu’ils sont le plus haut sommet qu’atteignent les corps. De là-haut, du point culminant des baisers, on peut descendre ensuite dans les gestes convulsifs de l’amour. Je parcours depuis longtemps les Saintes Ecritures, sans un souffle de foi. Dans ma lecture, je savoure l’ancien alphabet, ma connaissance se fait par la bouche. L’hébreu ancien tourne comme un morceau entre langue, salive, dents et voûte du palais. Ouvert à chaque réveil, c’est un reste de manne, il prend les parfums désirés sur le moment, comme dans les baisers. page 128

Vos témoignages

  • veronik leray 29 décembre 2013 09:57

    J’aimais l’odeur du corps qui absorbait le sel et le mêlait au reste des senteurs répandues dans l’air. Il faisait partie de l’odeur du monde, il ne restait pas isolé dans une bulle de savon. p106

    Aujourd’hui je pense à un temps final en commun avec une femme, avec laquelle coïncider comme le font les rimes, en fin de mots. p115

    Alors, tu aimes l’amour ? C’est dangereux. Il en sort des blessures et puis pour la justice, d’autres blessures. Ce n’est pas une sérénade sous un balcon, il ressemble à une tempête de libeccio, il malmène la mer au-dessus, et au-dessous il la trouble. Je ne sais pas si je l’aime. p126