Le livre s’ouvre sur une phrase d’Antonioni : « Le bonheur ne produit pas d’histoires. » Et s’achève par un éloge de la flâ-nerie, « légère, désinvolte et inutile ». On baguenaude ainsi à travers ce récit au charme discret, dont l’emprise se fait de plus en plus puissante, on vagabonde, on picore de chapitre en chapitre, le plus souvent très courts. Fabio Viscogliosi excelle dans la miniature, dont il cisèle tous les détails, chaque étape formant une sorte de petit chef-d’œuvre, du titre à la chute. Apparemment, on y parle de tout et de rien. Bribes de souvenirs, ébauches de portraits, esquisses de récits, références éclectiques, musique, peinture, cinéma, Calet, Villon, Magritte, Picasso, Snoopy, Buster Keaton, comme autant de compagnons de voyage. On savoure la malice, la distance, l’intelligence de ces croquis.

Sous l’apparent coq-à-l’âne se dissimule pourtant une subtile construction, un mot, un son, un écho résonnent d’un chapitre à l’autre, le goût de l’un appelant celui de l’autre, comme on pioche dans une boîte de chocolats sans pouvoir s’arrêter. Le lecteur, peu à peu, relie les pointillés et le tableau se dessine, pudique, vibrant, pétillant. Empreint d’une douce mélancolie. Des souvenirs d’enfance, les plus nombreux, émerge la figure du père, plombier d’origine italienne, brutalement disparu, avec sa femme, dans un accident. Autoportrait en creux, superbement composé, ce très beau premier roman raconte ainsi, à sa manière très personnelle, une histoire entre chien et loup, où bonheur et douleur se poursuivent et se cognent, inextricablement mêlés. La vie, tout simplement.

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Cinquante-trois jours, plus ou moins

Dans le même ordre d’idées, il me plaît, par exemple, de découvrir que Jean-Patrick Manchette utilisait une machine à écrire Hermès 3000 offerte par ses parents, qu’il la fit tomber au bout de trois semaines et que dès lors le barillet du tabulateur demeura gauchi. Pour Jack Kérouac, dans les dernières années, la machine fut une Smith Corona, modèle Standart, achetée cent vingt-cinq dollars d’occasion (elle révéla rapidement sa nature capricieuse concernant l’interlignage). Georges Simenon, quant à lui, taillait à la perfection des dizaines de crayons au corps blanc qu’il disposait méticuleusement dans un gobelet sur son bureau. Même s’il affirmait taper plus vite qu’un bataillon de dactylos, il préférait toutefois écrire à la main. À une certaine époque, il rédigeait un roman en neuf jours et espérait bien descendre à sept. En mourant, Georges Perec laissa un livre inachevé qui s’intitule « 53 jours ». Cinquante-trois jours, c’est aussi le temps qu’il fallut à Stendhal pour rédiger La Chartreuse de Parme.

Le coup de la soudure

La nostalgie suscite la méfiance. À peine énoncée et la voilà déjà synonyme de mélancolie, mais tant pis pour nous. « Ne marche pas sur les câbles, me disait rituellement mon père lorsque nous étions dans l’atelier, et ne met pas les mains dans tes poches, c’est dangereux, si tu tombes, tu t’éclates la tête. » Qui aurait osé le contredire ? Il soudait du matin au soir, toutes sortes de métaux, tubes, profils, carrés, soudure à l’arc ou à l’argon, à l’acétylène aussi, c’était son métier. que la nature s’autorise souvent des entorses au règlement, et il considérait le métal d’un œil sceptique. Une bonne soudure, m’expliquait-il, doit résister à l’épreuve de la radiographie. Il emmenait partout avec lui ce doux parfum de fer brûlé, imprégné dans ses vêtements, ses cheveux, et peut-être même sa peau. L’odeur est bien la plus tenace des souvenirs. Qu’il me suffise aujourd’hui de croiser un chantier dans la rue, comme ce matin, traversant en toute innocence un nuage volatile chargé de cet arôme métallique. J’en frissonne et retire sur-le-champ les mains de mes poches. Le nuage s’éloigne déjà, rusé comme un fantôme.

Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit- Stock-La Forêt- p 25,26 et 39,40