Roman de la mémoire et de l’amour des chevaux, Cheval-Roi est surtout un roman d’apprentissage qui célèbre la rencontre de deux continents, de deux cultures, l’Europe et l’Afrique, l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Gaston Paul-Effa. Gaston-Paul Effa est né au Cameroun en 1965 et enseigne la philosophie en Lorraine. Il est notamment l’auteur de Tout ce bleu (Grasset, 1996), M (Grasset, 1998), qui reçut le prix Erckmann-Chatrian 1998 et le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire 1998, ainsi que de Le cri que tu pousses ne réveillera personne (Gallimard, 2000).

Le petit Louis écrivait et ce travail solitaire l’instruisait autant sur lui-même que sur le monde. Il ne perdait nullement de vue ce que cette activité avait de difficile ou même de monstrueux, mais il aurait fallu qu’il fût bien aveuglé ou encore de mauvaise foi pour n’en pas constater les dons, et surtout pour ne pas être étonné de la persistance, en dépit de toute analyse, de son noyau d’incompréhensibilité. Loin de le conduire au désespoir, cette obscurité l’alimentait, le faisait avancer, ou du moins le maintenait en vie dans l’attente de ce qui allait venir. Enfant déjà, il pressentait qu’il n’était pas d’écriture qui ne fût, précisément, d’une conscience malheureuse, d’une tension, d’un intime conflit ou d’une irrésoluble contradiction, que l’écriture était ce lieu où, loin de s’émousser, cette contradiction et cette blessure essentielle s’exaltent bien plutôt dans l’urgence la plus vive. […] Plus tard, il comprit que c’est seulement quand cette obscurité première est à la fois présente et combattue que la grandeur d’une œuvre est maintenue. Ces fragments d’un livre longuement rêvé, qu’il élabora dès l’âge de douze ans, lui offrirent des trouées, des merveilles non pas dans les nuées, mais sur la terre, à portée de l’œil quand celui-ci accepte de contempler vraiment le monde lavé par un regard d’enfant.

pages 82, 83

Le travail aux champs était terminé, il était temps de retourner au village. Il aperçut une femme qui sortait son sein pour allaiter un enfant. Cette absence de pudeur ajoutait pour lui aux charmes de la nature : une vision si peu corrompue de l’amour maternel n’avait rien de douloureux pour celui qui n’avait jamais goûté cette joie. Plus loin, des enfants nus prenaient possession de la rivière et la saccageaient, la battant à tour de bras, la frappant des pieds, la faisant écumer. Louis sentait que le bonheur était de s’en tenir à ces plaisirs minuscules, sans tâcher de voir plus loin dans son ravissement.

page 129

Louis était à présent rendu à des odeurs auxquelles toute sa vie il avait cherché à échapper, la sienne propre de petit merdeux, celles des chevaux et de leurs excréments, de l’ammoniaque, des vieux chiens, du foin coupé et du fumier, celles de ces palefreniers aussi qui, à force de vivre au milieu des bêtes, avaient fini par sentir comme elles, à cette différence près qu’ils sentaient aussi ce quelque chose de fade, de douceâtre et de rance qui est l’odeur de ceux qui ne sont déjà plus tout à fait des hommes. La vieille odeur, virile et insidieuse, s’était réveillée, elle se rappelait à lui, d’abord sans qu’il y crût vraiment, alors qu’il la pensait depuis longtemps éteinte, ou du moins profondément enfouie dans sa mémoire d’enfant, puis elle s’imposait par lourdes bouffées, haïssable, adorable, cette odeur sure, maligne, triomphante de ses jeux avec Grésil. […] Louis ne dit rien, il songeait au courage de cet homme qui avait trouvé assez de sagesse pour accepter la bête en lui, se tenir ainsi calfeutré dans la grande nuit animale, à veiller sur le sommeil des chevaux. Car cette odeur sommait l’homme de regarder en lui, et si on ne la haïssait pas tout de suite, c’était parce qu’elle nous faisait voir le peu que nous étions.

pages 156/157

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