Chaleur, pagaille, désordre, chaos. La première rencontre du Suédois Hans Olofson avec l’Afrique se résume à ces quatre mots. Il est l’homme blanc, présomptueux et angoissé, face à un continent qu’il ne comprend pas. Ecrit en 1990, ce roman de Henning Mankell réunit déjà tous ses thèmes obsessifs : le réalisme social, décliné dans la série policière des Wallander ; le racisme et l’incompréhension entre Noirs et Blancs développés dans ses autres livres. Christine Ferniot - Télérama

Il se réveille dans la nuit africaine avec la soudaine impression d’avoir le corps fendu en deux. Ses intestins ont explosé et son sang ruisselle le long de son visage et de sa poitrine. Épouvanté, il tâtonne le mur, trouve l’interrupteur, tourne le bouton mais la lampe ne s’allume pas. L’électricité a encore été coupée, constate-t-il. Il passe sa main sous le lit, attrape une lampe de poche. Les piles sont mortes. Rien à faire, il restera dans le noir. Non, ce n’est pas du sang, s’efforce-t-il de penser. J’ai une crise de paludisme et c’est la transpiration qui suinte de mon corps. La fièvre me fait faire des cauchemars. Le temps et l’espace se disloquent, je ne sais pas où je suis, je ne sais même pas si je suis encore en vie… Des insectes, attirés par l’humidité que sécrètent ses pores, envahissent son visage. Il lui faut se lever, aller chercher une serviette. Mais il sait que ses jambes ne le porteront pas et qu’il sera obligé de se déplacer en rampant. Et peut-être n’aura-t-il pas la force de regagner son lit. Si je meurs, se dit-il, je veux au moins être couché dans mon lit. Une nouvelle poussée de fièvre s’annonce. Je ne veux pas mourir par terre, nu, le visage plein de cafards. Il serre le drap humide entre ses doigts et se prépare à subir un accès de fièvre qui sera encore plus violent que les précédents. D’une voix faible, à peine audible, il appelle Luka, mais dehors il n’y a que le chant des cigales et le silence de la nuit africaine. Luka est peut-être assis devant ma porte, se dit-il avec angoisse. Il est peut-être là à attendre ma mort. Une tempête foudroyante soulève des vagues de fièvre qui s’emparent de son corps. Sa tête brûle, comme si des milliers d’insectes perçaient son front. Lentement il sombre dans des passages souterrains où il voit surgir des visages déformés par le cauchemar. Il perd connaissance. Il ne faut pas que je meure maintenant, se dit-il en serrant fort le drap entre ses mains. Mais la maladie est plus forte que sa volonté. La réalité se découpe en tronçons impossibles à remettre bout à bout. Il se retrouve soudain sur le siège arrière d’une vieille Saab lancée à l’aveuglette à travers les immenses forêts du nord de la Suède. Qui est au volant ? Il ne voit qu’un dos noir, un corps sans cou et sans tête. C’est la fièvre, se répète-t-il. Je dois garder à l’esprit que toutes ces horreurs sont dues à la fièvre. Tout d’un coup, il se met à neiger dans sa chambre. De gros flocons blancs tombent sur son visage et il fait soudain très froid. Tiens, il neige en Afrique. C’est étrange, ça n’arrive jamais. Il faut que je trouve une pelle. Il faut que je me lève pour aller déblayer sinon je vais être enseveli.

Henning Mankell : l’œil du léopard, Seuil, 2012, pages 9-10.

Vos témoignages

  • Michelle FOLIOT 4 octobre 2014 22:48

    Un état d’hallucinations dues aux souvenirs cauchemardesques de la GUERRE qui vous fait approcher de trop près, la mort, la maladie, la pourriture de la chair, la souffrance physique et psychique, l’errance, l’oubli, la folie.