Le conte rouge

Elle était veuve, elle était pauvre. Rien ne poussait devant sa porte.Elle n’avait qu’un fils, mais quel fils ! Beau comme un astre au ciel d’été. Il aidait sa mère chétive, jour après jour, comme il pouvait. Mais ils avaient beau tous les deux labourer leur champ de cailloux, poser des collets sur la lande, appâter les poules faisanes et les grives dans les buissons, il arrivait souvent qu’ils dînent de poussière et de soupe d’eau.

La femme un jour tomba malade.C’était la fin d’un rude hiver. Plus un fruit sec, plus un brin d’orge, plus un grain de sel au saloir.

  • Mon enfant, nous allons mourir, dit-elle pâle sur sa couche. Je ne me regretterai pas, certes non, la vie m’est trop dure. Mais toi, lumière de mon œil, mon tout petit, quel malheur si tu t’éteignais ! Prends ma robe de mariée, elle est suspendue dans l’armoire. C’est le seul bien que j’eus jamais. Va la porter à mon cousin, il est riche et son cœur est bon. Il nous en donnera peut être de quoi survivre une saison. Le garçon pris la robe blanche, la plia, la mît dans son sac et s’en alla sous le ciel bas. La route était abrupte et longue. Il traversa le bois de chênes, la montagne, la plaine grise et se perdît sous les nuées. Au soir sa mère s’inquiéta.« il devrait, se dit-elle être déjà rentré. »Les étoiles au ciel s’allumèrent. Le front fiévreux contre la vitre, à la fenêtre elle le guetta. Minuit vint, puis le jour parut. Elle s’enveloppa dans son châle et s’en fut pieds nus sur la lande en criant :
  • Mon fils, mon tout beau, par pitié réponds à ta mère, où es tu, dis moi, où es-tu ? Elle traversa le bois mouillé, franchit le mont,courut la plaine parmi les ronces et les cailloux. Ses pieds bientôt furent en sang. Elle parvint bientôt au bord d’un ravin.
  • Au nom de Dieu, es-tu au fond ?
  • Mère, aidez-moi, j’y suis tombé, répondit une voix menue. Elle torsada son châle noir, le lui tendit. Il lui revint. Riant, pleurant, ils s’étreignirent, se baisèrent les joues, le front, se prirent à deUx mains le visage.
  • Es tu blessé ?
  • Ma mère, ne sois pas en peine, ma jambe est à peine éraflée. J’ai glissé sur la pente raide et je n’ai pas pu remonter.

L’un tenant l’autre par la main, ils s’en retournèrent chez eux. Or, comme le soleil nouveau chassait le brouillard sur la plaine, ils virent la terre couverte de fleurs rouges parmi les rocs. Pourtant n’étaient là, avant l’aube, qu’avoine sauvage et buissons. Elles étaient nées des pieds en sang de celle qui avait couru, cherchant son enfant dans la brume.

C’est ainsi, dit le conte rouge, que sont nés les coquelicots.

Depuis lors ils couvrent les champs et les prés sous les brises tièdes.Mais la plus belle floraison fut et reste en toute saison alentour de l’humble maison où la veuve et son fils vécurent dans l’inexplicable abondance qu’ils connurent depuis ce jour.

Qui les voulut heureux ? Mystère. Qui créa l’amour ? Nul ne sait. Il fleurit partout sur la terre. Cherche-le, il n’est pas caché.

Le conte rouge Henri Gougaud : La bible du hibou Editions du Seuil 1993

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