Henry David Thoreau (1817 - 1906) quitte à vingt-huit ans sa ville natale pour aller vivre seul dans une forêt, près du lac Walden. Installé dans une cabane de 1845 à 1847, il ne marche pas moins de quatre heure par jour… Pour cet auteur, farouchement épris de liberté, c’est bien dans la vie sauvage - sans contrainte - que réside la philosophie. par cet éloge de la marche, exercice salutaire et libérateur, Thoreau fait l’apologie de la valeur suprême de l’individu.

C’est vrai, nous ne sommes que des croisés au cœur défaillant, même les marcheurs d’aujourd’hui, qui ne se lancent jamais dans la moindre entre prise de longue haleine exigeant quelque persévérance. Nos expéditions ne sont que des périples qui nous ramènent le soir auprès de l’âtre d’où nous étions partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans l’esprit d’aventure éternelle, sans retour ; prêt à ne renvoyer que nos cœurs embaumés, comme des reliques de nos royaumes désolés. Nulle richesse ne peut acheter le temps, la liberté et l’indépendance requis, qui sont essentiels à cette profession [1].

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Je crois que je ne pourrais entretenir ma santé physique et intellectuelle si je ne passais pas au moins quatre heures par jour – et souvent davantage – à me balader dans les bois, par les collines et les champs, totalement libre de toute contingence matérielle. On peut dire en toute sécurité que ce sont là des pensées à un sou ou à mille livres. Quand il m’arrive de me rappeler que les artisans et les commerçants restent dans leurs boutiques non seulement toute la matinée, mais aussi toute l’après-midi, assis les jambes croisées, nombre d’entre eux – comme si les jambes étaient faites pour s’asseoir, et non pour se mettre debout et marcher -, je pense qu’ils ont bien du mérite de ne pas s’être suicidés depuis longtemps. Mais la marche dont je parle n’est en rien apparentée à l’exercice physique, comme on dit, tout comme un malade prend des médicaments à heures fixes ou bien comme d’aucuns soulèvent des haltères ou des chaises ; mais elle est en soi l’entreprise et l’aventure de la journée. Si vous voulez faire de l’exercice, partez à la recherche des printemps de la vie. Pensez à un homme qui soulève des haltères pour sa santé, quand ces sources bouillonnent en de lointains pâturages dont il ne s’était pas mis en quête. Qui plus est ; il vous faut marcher comme un chameau dont on dit qu’il est le seul animal qui rumine en marchant.

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Pour l’heure, dans ces alentours, la majeure partie de la contrée n’est pas propriété privée ; le paysage n’appartient à personne, et le marcheur jouit d’une liberté relative. Mais sans doute un jour viendra où il sera cloisonné en soi-disant terrains d’agrément, dans lesquels seuls quelques-uns goûteront un plaisir restreint et exclusif – quand se multiplieront les clôtures comme des pièges pour les hommes et autres machines inventées pour les confiner sur les routes publiques ; quand marcher sur la surface de la terre créée par Dieu sera interprété comme le fait de pénétrer sur un terrain privé sans autorisation. Jouir d’une chose exclusivement va en général de pair avec le fait de se priver soi-même du plaisir qu’on pourrait en tirer. Profitons des opportunités qui nous sont offertes avant que viennent les mauvais jours.

Henry David Thoreau, de la marche, Mille et une nuits, 2003, pages 9, 11, 13-14, 24

[1de marcheur