Aller à la découverte des hautes herbes, au détour de paysages repeints aux couleurs de reverdie annuelle, est un bonheur comparable à celui de se lever tôt pour constater que le soleil règne en maître absolu sur la campagne, avant que ses rayonsfrappant de plein fouet les yeux du promeneur matinal, à peine éveillé, ne le jettent, l’esprit à moitié sonné, sur le carreau éblouissant des routes…

H.V.

Plus encore que la notion de jachère ou de friche, le requiert donc celle de mauvaise herbe que l’on s’acharne à déterrer et faire disparaître des plates-bandes, des rangées ou des allées de jardins potagers. Mauvaise herbe qui ne répond à aucune nécessité positive, qui pousse çà et là comme un parasite, inutile, vivace et surnuméraire, qui croît et ne produit rien qui vaille, se développe et prolifère à tout va, gratuitement. Mauvaise graine d’errantes graminées qui ne germe et ne s’épanouit que pour le plaisir, pour jouir de la vie et se multiplier librement, profiter de la terre et du temps qui court, des terrains vagues, des bouts d’espaces vierges, oubliés par le monde et les sociétés humaines… Graine de voyou ou de bohémien toujours en quête de bonheurs immédiats et de gains faciles, oublieuse des lois et des devoirs temporels, sourde à toute idée de bien commun ou d’intérêt supérieur, ivre de vacances et de latitudes infinies… Ivraie qu’il faut soi-disant séparer du bon grain pour ne pas gâter la récolte, de même que l’on sarcle, arrache, extirpe le chiendent, le séneçon et autres plantes néfastes aux cultures, afin de garder celles-ci propres et prospères… Mauvaise herbe, enfin, dont je voudrais être et me sens proche, espèce impropre à la consommation ou à quelque emploi que ce soit sur la terre, n’ayant d’autre raison d’être que celle de vivre un peu, tant bien que mal, comme dit la chanson de Brassens, et de mener à son terme, de la façon la moins malheureuse, l’existence qui lui est échue par accident dans le champ restreint de l’espace et du temps présent, tendu, comme un filet de brume, au-dessus du néant.

Hubert Voignier, les Hautes Herbes, Cheyne, 2004/2011, pages 38 à 40.

Vos témoignages

  • michelle 12 janvier 2014 21:59

    Qui ne rêve pas de vivre en toute liberté, de profiter de la vie, de ses plaisirs, d’être heureux et d’oublier les contraintes, les obligations, les convenances. Quelle plus forte jouissance que de se mettre dans la peau de l’indésirable où la place reste libre, vue qu’elle est proscrite ; place où l’on évolue librement, au gré de ses envies, de ses désirs, de ses fantaisies car l’on sait que personne ne viendra sur cet orbite. Il est plus loisible de se mettre hors d’atteinte pour être soi-même hors du « mentir » et du « paraître » et vivre.