Vingt-deux heures

Dix heures. Les chiens aboient comme si on entendait l’envers brutal du silence. Comme si montait de la terre une violence de voix acharnée à mettre en pièces le calme à peine conquis de la nuit. De temps à autre ils se taisent et c’est, sans fin, un clignotement muet, un bourdonnement de bouches, quelque chose comme des lèvres entrouvertes, des mots sans suite qui s’éparpillent. Et puis les cris recommencent. Ils disent l’heure des dents, de la salive, la brûlure, le noir qui s’est mis à luire, une obscure transaction de racines et de ténèbres, l’invisible connivence de l’étoile et du charbon.

Vingt-quatre heures, l’été - in Entre corps et pensée, page 84.

Chaque jour syllabe après syllabe mot après mot c’est pour savoir que tu écris pour répondre à cet appel à cet écho tu ne sais pas d’où venu mais il est là comme le bout d’un fil à peine visible que tu tires un peu et il bouge il résiste il faut laisser venir doucement ne pas le casser et tu ne comprends pas pourquoi ici alors que tu t’y attends le moins pourquoi comme ça aujourd’hui à ce rythme que tu maîtrises mal parce qu’il t’emporte ou te traverse vers ce que tu ignores comme un chemin que tu traces sans le suivre puisqu’il n’existe pas et que tu le fais avec tes pas avec tes mots tes images le paysage qui vient à ta rencontre tu ne sais rien et tu sais que quelque chose t’attend c’est comme un matin plein de lumière un silence ou un visage qui se penche mais c’est le soleil tu ne peux pas le voir ou cette blancheur tu marches à la rencontre tu as un corps si léger qu’il est le monde il y a la montagne comme une main l’air qui passe une colline de fraîcheur il y a dans chaque mot une brûlure et tu dis tu es cet air cette colline tu es la vie contre la mort et tu brûles je n’écris pas pour demain pour dans cent ans mais pour maintenant pour que le oui traverse le non que le non soit la force du oui j’écris pour résister à ces voix qui parlent dans ma voix je les entends elles sont là qui pondent leurs mots dans ma bouche et je bave ça grouille bêtises truismes clichés j’écris pour les cracher m’arracher la langue qu’encore et encore ce soit la brûlure de ce que j’ignore de ce qui n’en finit pas de commencer quelqu’un au début du siècle a dit le mot n’est pas étymologie mais un pur miracle et il s’y connaissait lui l’homme-paroles le maître es miroirs aux mille reflets où le monde un instant a brillé et qui é dit aussi qu’écrire c’est la vie qui prend conscience d’elle-même fourmis nébuleuses cailloux électrons une pyramide une chaise oubliée un après-midi dans une rue déserte le geste comme dédoublé d’une main sur le papier qui trace sa propre image tout ensemble à la fois dans le même éclair ton corps mon corps ni toi ni moi tu me brûles j’écris pour faire durer cette brûlure pour savoir que je te vois que je te touche et que nous sommes le même devenir

La brûlure - in Entre corps et pensée, page 86-87.

Jacques Ancet, Entre corps et pensée, Écrits des forges / le dé bleu, 2007.