Galerie de portraits savoureux, divertissement philosophique sur le ton de Diderot, exercice d’autodérision plein d’humour et d’émerveillement, ’Immortelle randonnée’ se classe parmi les grands récits de voyage littéraires. On y retrouvera l’élégance du style de l’auteur du Grand Cœur et l’acuité de regard d’un homme engagé, porté par le goût des autres et de l’ailleurs.

(4e de couverture)

Il y a en vérité plusieurs démarches affectives sur le Chemin. La première est celle des amoureux de fraîche date mais qui ont déjà rencontré l’âme soeur. Les petits amis, les compagnons, les fiancés, appartiennent à cette catégorie. Ils sont souvent très jeunes : des tourtereaux chaussés de Nike, en pleine santé, des écouteurs sur les oreilles. Ce dont il s’agit, pour eux, c’est de donner à leur relation le coup de pouce final, celui qui les conduira devant l’autel, à la mairie ou, à tout le moins, au pied du berceau. Le Chemin est l’occasion d’un tendre rapprochement. On marche main dans la main le long des nationales et, quand un camion passe, un délicieux frisson parcourt les échines et rapproche les pèlerins énamourés. Ils vont d’église en église, sur ce chemin sacré et il y a de quoi, espère le plus passionné des deux, donner des idées à l’autre. Le soir, dans les monastères, une joyeuse sarabande mêle fous rires et chairs dénudées dans des lavabos que les moines, qui s’y connaissent, veillent à laisser mixtes. Sur les bat-flanc, on chuchote, on roucoule et, faute de pouvoir commodément passer à l’acte, on se promet l’amour éternel et la fidélité. […] Il en va tout autrement de la deuxième catégorie : celle des marcheurs qui cherchent l’amour mais ne l’ont pas encore trouvé. Ceux-là sont en général plus âgés : ils ont connu la vie, parfois la passion et même le mariage. Puis le bonheur s’est défait et ils ont tout à recommencer. A un moment ou à un autre, le chemin leur est apparu comme la solution. Moins désincarné que les sites de rencontre sur Internet, il permet de se retrouver en présence d’êtres en chair, en os et en sueurs. La fatigue de la marche amollit les cœurs. La soif et les ampoules aux pieds rapprochent, et donnent l’occasion de prodiguer ou de recevoir des soins. Celui ou celle pour qui la ville est impitoyable, avec sa concurrence terrible, ses modèles tyranniques qui condamnent le gros, le maigre, le vieux, le laid, le pauvre, le chômeur, découvre dans la condition du pèlerin une égalité qui laisse sa chance à chacun. […] La troisième catégorie, moins romantique mais non moins attendrissante, est constituée par ceux qui ont connu l’amour il y a longtemps, ont contracté les liens sacrés du mariage et subi son usure, au point qu’ils aspirent surtout à retrouver la liberté. C’est une liberté gentille, qui ne casse pas tout, qui ne fait pas de mal à l’autre mais qui, grâce à l’intervention providentielle de Saint-Jacques, justifie que l’on puisse souffler un peu.

pages 28…29…30…31

Le Chemin est d’abord l’oubli de l’âme, la soumission au corps, à ses misères, à la satisfaction des mille besoins qui sont les siens. Et puis, rompant cette routine laborieuse qui nous a transformés en animal marchant, surviennent ces moments de pure extase pendant lesquels, l’espace d’un simple chant, d’une rencontre, d’une prière, le corps se fend, tombe en morceaux et libère une âme que l’on croyait avoir perdue.

pages 66-67

Je n’ai pris aucune note pendant mon voyage et j’étais même agacé de voir certains pèlerins, aux étapes, distraire de précieux instants de contemplation pour griffonner sur des carnets. Il me semble que le passé doit être laissé à la discrétion d’un organe capricieux mais fascinant qui lui est spécialement dédié et que l’on nomme la mémoire. Elle trie, rejette ou préserve selon le degré d’importance dont elle affecte les évènements. Ce choix n’a que peu à voir avec le jugement que l’on porte sur l’instant. Ainsi des scènes qui vous ont paru extraordinaires, précieuses, disparaissent sans laisser de trace tandis que d’humbles moments, vécus sans y penser, parce qu’ils sont chargés d’affects, survivent et renaissent un jour.

page 78