C’est dans une sage petite ville de province, derrière les grilles d’une vaste maison bourgeoise que l’enfant de ce récit fera l’apprentissage de la solitude, de l’angoisse, de la haine. C’est entre une mère terrorisante, un père à jamais étranger et un aïeul merveilleusement complice qu’il découvrira l’amour, la poésie, la révolte et sa peur du jour, qui sont les « débris colportés et les braises mal éteintes » dont se nourrira le feu de sa mélancolie future. (Note de l’éditeur)

(…)

  • Où iras-tu ?
  • A Angoulême, tiens, avec toi.
  • C’est loin, c’est très loin, je crois. Regarde la carte, on ne voit pas notre ville, et pourtant la carte est grande, on ne voit même pas Reims, on ne voit même pas Paris.
  • Ce n’est rien, on ira ailleurs, à Bergerac.
  • Mais c’est aussi loin, et puis pourquoi Bergerac ?
  • C’est beau, Bergerac, je t’assure. Angoulême aussi.
  • Comment le sais-tu ?
  • Je le sais. Il suffit de lire les noms, de les dire, et de fermer les yeux, on voit tout de suite que c’est beau. (…) Je connaîtrai seul Bergerac, Angoulême, et tous les pays du foulard. Je t’oublierai, puis une nuit, l’insomnie me dictera la fable sentimentale d’une enfance dont la petite ville a peut-être gardé la trace infime sur le tronc d’un vieux pommier, dans la veine bleutée d’un pavé du chemin de la Sablière, ou seulement dans le chant mélodique de la pluie sur les toits et son clapotis impatient à l’entrée des gouttières, je me dirai que c’est bien inutile, et fade, cette histoire, une romance très ordinaire, mais on ne sait trop, les nuits où la pluie ne cesse de tomber sur Angoulême, quel accès de romanesque douteux justement vous étreint. On s’y laisse prendre, comme on cède à l’automne, au péril des jours, au charme insidieux des pluies, dans un aveuglement résigné. Et tu n’aurais, au terme de tant de marches erratiques, échoué dans ce faubourg d’ici que pour entendre au fond de toit l’écho du nom d’Angoulême prononcé par la petite fiancée perdue ? Tantôt l’image de deux enfants accroupis sous un pommier, les visages rapprochés et penchés sur une carte d’Aquitaine, se précise, et tantôt la vision s’évanouit. Mais à l’angle du chemin de la Sablière, la mère se tient droite et d’un geste désigne à Germaine le vieux pommier qui semble souffrir et se tordre les bras dans les rayons du soleil levant.

Jean-Claude Pirotte : l’épreuve du jour, Ed. Le temps qu’il fait, 1991, pages 66 à 68.

Vos témoignages

  • Michelle FOLIOT 4 octobre 2014 21:48

    De ces souvenirs d’enfance amoureuse qui ne vous quittent jamais, comme dans la chanson « Un premier amour, premier amour, ne s’oublie jamais, ne s’oublie jamais… » ; cette marque indélibile que rien ne viendra effecer tandis qu’elle continue sa trâce.