J’étais assis dans la pénombre de la cabine depuis un moment déjà, le tabouret réglé à la bonne hauteur, et je ne me pressais pas d’introduire les pièces dans la machine. Toutes les conditions étaient réunies maintenant, me semblait-il, - pour penser. Il y a quelques minutes, sur le quai de la gare maritime, je m’étais attardé pour regarder la pluie tomber dans le faisceau lumineux d’un projecteur, dans cet espace très précis que délimite la lumière, clos et pourtant aussi dénué de frontières matérielles que le tremblé ouvert d’un contour de Rothko, et, imaginant la pluie qui tombait à cet endroit du monde, et qui, sous les rafales de vent, passait maintenant dans mon esprit du cône de clarté à la pénombre voisine sans qu’il fût possible de déterminer de limites tangibles entre la lumière et les ténèbres, la pluie me semblait être une image du cours de la pensée, fixe un instant dans la lumière et disparaissant en même temps pour se succéder à elle-même. Car qu’est-ce que penser – si ce n’est à autre chose ? C’est le cours qui est beau, oui, c’est le cours, et son murmure qui chemine hors du boucan du monde. Que l’on tâche d’arrêter la pensée pour en exprimer le contenu au grand jour, on aura, comment dire, comment ne pas dire plutôt, pour préserver le tremblé ouvert des contours insaisissables, on n’aura rien, de l’eau entre les doigts, quelques gouttes vidées de grâce brûlées dans la lumière. C’était la nuit maintenant dans mon esprit, j’étais seul dans la pénombre de la cabine et je pensais, apaisé des tourments du dehors. Les conditions les plus douces pour penser, en effet, les moments où la pensée se laisse le plus volontiers couler dans les méandres réguliers de son cours, sont précisément les moments où, ayant provisoirement renoncé à se mesurer à une réalité qui semble inépuisable, les tensions commencent à décroître peu à peu, toutes les tensions accumulées pour se garder des blessures qui menacent - et j’en savais des infimes —, et que, seul dans un endroit clos, seul et suivant le cours de ses pensées dans le soulagement naissant, on passe progressivement de la difficulté de vivre au désespoir d’être.

Jean-Philippe Toussaint : l’appareil photo, Minuit double, 2010, pages 93-94.