Un roman d’une écriture toujours aussi plaisante. Des phrases courtes pour poser la réflexion, pour donner une intensité. Toujours donc les mots choisis, les mots justes, l’économie pour la véracité, un impact. Une tempête s’installe dans ce roman, une tempête réelle par le climat mais aussi une tempête des souvenirs, des mots, des sentiments, de l’amour. Léa cherche des vérités qui lui permettront de donner un certain poids à son existence, sa mère doit se délester d’un poids. Bruno aime Léa, comment le lui dire comment la garder… Babelio

Hier, à la radio, elle a entendu un avis de tempête. Alerte rouge sur sa petite ville d’enfance. Idiot, cette angoisse folle qui l’a saisie. Sa mère sait faire tout ce qu’il faut pour se protéger. Elle a des voisins. Elle est solide malgré son grand âge. Et elle, elle préparer son prochain spectacle. On ne quitte pas tout le monde comme ça, juste parce que l’océan gronde et qu’une vieille dame est seule dans sa maison. Sans attendre la fin de la météo, elle l’a appelée pour savoir si tout irait bien. Il fallait qu’elle se rassure. Mais, au téléphone, elle a eu du mal à reconnaître la voix. Une dissonance. Ce n’était pas la voix qui la recrée d’habitude, vivante pour elle, où qu’elle soit. La voix peinait. Comme si un autre souffle cherchait sa route. Sa mère a murmuré qu’elle avait des choses, importantes, à lui dire.

Jamais rien. Sa mère ne demande jamais rien. Ni visite. Ni invitation aux spectacles. Elle n’a besoin de rien, ne se déplace presque pas. Lea lui a toujours gardé une place. A chaque création, au premier rang. La place est toujours restée vide. Sans aucune explication.

Sa peur, Lea, à l’autre bout du fil, l’a reconnue. Celle de l’enfance. Toujours. Une peur qu’elle n’a jamais su nommer. Elle n’a plus rien dit. Comme d’habitude.

***

Elle a appris son corps en s’appuyant à celui de sa mère.

C’est là que tout a commencé.

Sa mère l’a éduquée par vibrations. Sans le vouloir. Sans le savoir. Dans sa langue, on dit da sola pour les choses qui se font toutes seules. Et elles, elles étaient toutes seules. Et les choses se faisaient.

Da sola, c’est le titre de sa prochaine création pour la scène. Pour la première fois, dans son travail, elle a besoin de sa mère. Est-ce que de loin la vieille dame l’a senti ? Sans paroles, toutes les deux, elles sont liées si fort. (…) Installer le corps de sa mère dans sa création, c’est ce qu’elle a décidé. Une gageure. Qui soulève bien des résistances. Qui s’intéresse dans la danse à ce qui vieillit, à ce qui meurt ? On va au spectacle pour voir des corps jeunes, vigoureux, agiles. Elle, elle veut placer cette droiture du corps de la mère comme un mât en plein milieu de la scène. Un rappel. La mort nous attend tous et l’équilibre du navire en dépend. C’est bien le poids de la vieille dame, frêle, sec, qui sera le centre de gravité du spectacle. Au flux et au reflux des mouvements des autres danseurs. Une vigie.

Jeanne Benameur : Laver les ombres, Actes Sud, 2008, pages 13 et 22-23.