Dans un village corse perché loin de la côte, le bar local est en train de connaître une mutation profonde sous l’impulsion de ses nouveaux gérants. À la surprise générale, ces deux enfants du pays ont tourné le dos à de prometteuses études de philosophie sur le continent pour, fidèles aux enseignements de Leibniz, transformer un modeste débit de boissons en “meilleur des mondes possibles”. Mais c’est bientôt l’enfer en personne qui s’invite au comptoir, réactivant des blessures très anciennes ou conviant à d’irréversibles profanations des êtres assujettis à des rêves indigents de bonheur, et victimes, à leur insu, de la tragique propension de l’âme humaine à se corrompre. [le point de vue des éditeurs]

[Matthieu] redoutait le moment inévitable où tout le monde serait parti. Il avait peur de se retrouver en tête à tête avec les siens, dont il ne pouvait même pas partager le chagrin parce que le sien demeurait introuvable. Au coucher du soleil, ils iraient tous ensemble au cimetière, la pierre du caveau serait scellée, ils mettraient de l’ordre dans les couronnes et les bouquets de fleurs, et c’est tout ce que Matthieu verrait, des fleurs et de la pierre, rien d’autre, aucune trace du père qu’il avait perdu, pas même une trace de son absence. Peut-être aurait-il pu pleurer s’il avait compris le langage des symboles, ou s’il avait au moins pu faire un effort d’imagination mais il ne comprenait rien, et il n’avait plus d’imagination, son esprit butait sur la présence concrète des choses qui l’entouraient, au-delà desquelles il n’y avait rien. Matthieu regardait la mer et il savait que son insensibilité n’était rien de plus que le symptôme irréfutable de sa bêtise, il était une bête qui jouissait du bonheur inaltérable et norné des bêtes,et une main se posa sur son épaule, en laquelle il crut reconnaître celle d’Izaskun qui l’aurait rejoint dans le jardin parce qu’elle souffrait de le voir seul et qu’il lui manquait. Il se retourna pour se retrouver face à Aurélie. _ Comment vas-tu, Matthieu ? Elle le considérait sans colère mais il baissa les yeux devant elle. _ Je vais bien. Je ne suis même pas triste. Elle s’approcha de lui et le prit dans ses bras, _ Bien sûr que si, tu es triste, tu es très triste, et le chagrin qu’il avait traqué en vain tout l’après-midi était là, enveloppé dans les paroles de sa soeur, loin du support inutile des symboles ou de l’imagination,il fondit sur Matthieu qui se mit à pleurer comme un enfant dans les bras d’Aurélie. Elle lui caressa les cheveux et l’embrassa sur le front et le força à lever les yeux vers elle. _ Je sais bien que tu es triste. Mais ça ne sert à rien, tu comprends. Ta tristesse ne sert à rien, ni à personne. C’est trop tard.

Jérôme Ferrari : Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud 2012, pages 154-155 .

Vos témoignages

  • michelle foliot 9 décembre 2012 22:16

    De la lecture de ce livre j’éprouve un sentiment de pessimisme sur l’existence, sur la difficulté à s’insérer dans une société où l’action humaine reste inconciliable avec le bonheur d’être. Confronté aux difficultés, une réaction de fragilité, d’égoïsme, de faiblesse prime souvent. Le manque de confiance en soi explique certains échecs, certaines illusions. Le meilleur des mondes n’existe pas, il tient à nous de ne pas en faire un enfer, de vivre honorablement, lucidement, dignement. Consciente d’un monde auto-destructeur, avide de pouvoirs, de besoins insatiables, je crois personnellement à un épanouissement possible dans quelques domaines que ce soit à la condition d’en fixer les limites. Sauvegarder son individualité n’empêche pas une vie sociable.