Ce livre rend hommage à un artiste entré dans la légende, François Augiéras, écrivain génial et peintre singulier. Augiéras est l’un des grands écrivains de la seconde moitié du vingtième siècle. C’est aussi un peintre étonnant qui retient aujourd’hui l’extrême attention des collectionneurs. Pourtant, il est mort, indigent, à l’hospice de Montignac, en Périgord, le 13 décembre 1971, à l’âge de 46 ans… (Joël Vernet)

Toute votre vie, vous vous êtes attaché à disparaître, à vous effacer, à mener votre combat pour la vie invisible qui vous apporta pourtant quelque célébrité. Gide dont on crut qu’il en était l’auteur, fit l’éloge du Vieillard et l’enfant, Gide qui vous écrivit son admiration, que vous rencontrâtes à la fin de sa vie, à Taormina puis à Nice. Gide qui faillit mourir dans vos bras. « Il est de plus triste fin », ajouterez-vous, serrant dans vos poches cette fameuse lettre qui venait saluer l’écriture du Vieillard et l’enfant, manuscrit que vous fîtes partir aux quatre coins du monde, imprimé sur papier couleur, ayant choisi les cibles dans ce monde des lettres que vous ne ménagiez pas, manuscrit posté du Sahara mais écrit dans la maison de votre mère, à Périgueux, raturé, mille fois repris, livre qui en surprit plus d’un, livre qui créa la légende. Car légende il faut à la survie du verbe. C’est la légende qui assure la survie, le grand pas de côté qui donne la véritable épaisseur à l’aventure. Les livres écrits près de votre mère, en l’absence d’un père, voilà bien toute l’énigme ou la claire évidence. Le poème prenant naissance dans la faille de l’origine.

La nuit, sous les étoiles, allongé sur le grand lit de fer, vous êtes l’homme sans père. Non pas l’enfant, le fils, mais l’homme sans père, c’est-à-dire l’écrivain. Cette absence de père, je le crois, lance la marrée des phrases. L’écriture, c’est la route vers l’inconnu, l’absence de direction, de directive. C’est la joie et la peine, la rage contenue. L’écriture, c’est la fuite, le repli, la ruse, le sans vergogne, l’intempestif. L’écriture, c’est vraiment l’école buissonnière. Foin des groupes et des écoles. La douleur enfante l’écriture, mais la douleur ne suffit pas. Chacun doit s’armer du langage, faire rouler dans la gorge et le sang chacun des mots recherchés, employés pour que fuse la phrase. C’est un travail de titan et c’est aussi de la petite cuisine dont nous n’avons rien à faire !

On ne saura jamais qui ou quoi déclenche le Verbe, amorce les premières couleurs, celles de l’autoportrait peint sur les quais de Périgueux, un quart de siècle avant ? Mais le Verbe, les Étoffes témoignent. Quelque chose est survenu, par cela qui pompeusement s’appelle l’Art, qui a jailli de coins perdus, pour nous sauter en pleine face, tonnant, grondant, contaminant et nous arrachant à la vieille routine. Sont-ce les routes buissonnières qui ont permis le creusement, l’admirable envolée, les chemins buissonniers par où tout survient, la prose essentielle, le cri et le fardeau, la plainte et le chant, la vie rêvée ? Est-ce l’absence du Père, la faille creusée à jamais qui décida des premières notes, des brouillons raturés sur papier couleur, envoyés du Sahara à quelques fortes pointures pour qu’ils baissent enfin les yeux vers la page, lisent soudain ce qu’ils ne lisent jamais ailleurs, dans tous les bouquins qui glissent sous leurs yeux à longueur de semaine. Qu’ils voient là enfin, un Fils sur les routes, le vieux Maréchal exténué, dangereux et forban ; les feux de camps, la jeunesse, les forêts et les bois. Les ruses et la bonté ; le théâtre et ses frasques ; les excès et le départ vers le Sud pour que s’invente la légende du fortin chez l’oncle estampillé colonel à la retraite et scientifique, misogyne et précurseur. L’Afrique du Nord et ses vagabondages. L’Athos et ses sombres monastères. Ses cavernes et son or qui flamboie dans des chapelles où l’art sacralise l’Absolu. La Vezère et ses bois morts, ses petites îles. Domme, la grotte et le jeune gitan.Autant de chapitres qui grondent dans le grenier de Montignac en ce décembre de 1971, et qui annoncent la fin terrestre de votre Trajectoire.

Joël Vernet : l’ermite et le vagabond, l’Escampette éditions, 2010, pages 23, 63, 111.