Retrouvez les trois premières pages du recueil de Joël Vernet en intégralitépour entrer dans sa quête de cerner la peur par l’écriture…

L’horreur a de beaux jours devant elle. Apprends à l’admettre. Mais ne la tolère pas. Déjoue ses pièges. Ne tombe pas dans l’embuscade des buts faciles. Exerce-toi à l’impossible, à l’ordinaire. Ainsi, bien plus tard, tu seras face à tes échecs.

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Avec notre venue, s’est érigée notre disparition.

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Avant de naître, il connaissait déjà la peur.

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Vivre avec la peur contre la peur de vivre.

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Il ne pourrait écrire sans la peur.

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C’est à la peur qu’il doit de l’avoir rencontrée. Quand ils se regardent, fût-ce durant un très bref instant, ils comprennent en silence, sans prononcer le moindre mot, qu’ils ont eu la même compagne.

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Il trace des mots dans la nuit où il ne peut trouver le sommeil. Il se lève dans le noir et va jusqu’à la table. Crainte de rencontrer, de heurter quelqu’un dans l’appartement pourtant désert. Tremblement de tout le corps. Il revoit alors un lieu, c’est celui de l’enfance, entouré d’horizon immédiat, traversé de pensée étroite. Un homme marche le long d’une route. C’est un scieur. Il le connaît un peu, il est fou. Il tente de cacher sa folie dans les bois. Sans succès. Alors, il va sur les routes, lèvres closes. On l’entend quelquefois chanter, le soir.

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La peur abolit le temps, la durée. Il pense alors : ne plus mourir d’ennui, voilà la seule tâche, la sale besogne.

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Un ami lointain qu’il ne croisera plus sur son chemin. Errant dans une ville étrangère. Ville du sud. Ville du nord. Portant sa vie en lambeaux. Il l’aime d’un amour singulier, au-delà de l’amitié même, car il refuse.

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Il désire la peur, une peur étrange, toujours plus vaste, insatiable, immense. Jamais il ne sera rassasié. Trois vies seraient nécessaires, se dit-il.

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Tous les matins, il attend ce coup de téléphone fatidique lui annonçant la mort d’un proche. Et lorsqu’il passe près de l’appareil, il le caresse doucement comme s’il voulut qu’il ne sonnât jamais. Animal domestique désormais muet.

Joël VERNET : la peur et son éclat, Cadex éditions, 1995, pages 9, 10, 11.

Vos témoignages

  • michelle foliot 2 février 2013 20:09

    Peur : de vivre, d’écrire, du temps, du vide, de l’échec, de l’autre, des sentiments, de la folie, de la mort. La peur, n’est-elle pas nécessaire ? Pourrait-on vivre sans limites à dépasser, à appréhender, à maîtriser ? Serions-nous conscients de vivre si ces peurs n’existaient pas ? Serions-nous un corps vivant, sans efforts ? L’angoisse ches A. EMAZ est proche de la nausée que J.P. Sartre formule ainsi (poezibio) « Ce moment fut extraordinaire. J’étais là immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître. Exister, c’est être là, simplement ». Est-ce ce même éclat dont J. VERNET veut parler ? celui qui vous révèle à vous-même et qui vous porte à vivre ce long chemin de la vie avec ses obstacles, ses aléas, ses attentes, ses espoirs.