On tourne autour de certains écrivains longtemps avant de les lire. Ce que décrit John Fante dans le chapître 8 des « Compagnons de la grappe », je l’ai vécu, dans ma chambre de HLM, au Havre. J’avais 16 ans. C’était avec les livres de Philippe Djian.
Djian, qui me parlait déjà de Fante, de Faulkner, d’Hemingway, de Brautiguan, de Salinger. Fante que je mettrai plus de quarante ans à lire. Misère !

Il aura fallu plus de quarante ans avant de lire vraiment Fante.
J’aimerai, moi aussi écrire comme toi John Fante, ou comme toi, John Irving, ou, je me contenterai d’un joli mélange des deux. ;)

Des fois, on se demande pourquoi on fait certaines choses. Quel sens elles ont ? Pourquoi retaper mot pour mot le chapitre 8 de Fante ? A quoi ça rime ? A quoi ça rime d’écrire ? Est-ce que finalement rien ne rime à rien ? Mais que seul, le plaisir, permet de continuer ? Et là, ce chapitre 8, c’est une partie de plaisir.

VLM

Chapître 8

J’étais trop las pour protester. Comme toutes les pièces de cette vieille maison, la chambre de ma mère était exiguë. La chaleur du jour imprégnait encore le lit quand je me suis glissé nu sous le drap pour me nicher dans la dépression du matelas qui délimitait les contours du corps de ma mère. Il a fait très noir quand j’ai éteint la lampe de chevet. Sur l’oreiller mes narines ont discerné la douce odeur terreuse des cheveux de ma mère qui m’a ramené vers cette autre époque où je n’avais pas encore vingt ans et où je voulais m’enfuir loin du foyer. Oui, je suis parti. Alors que je n’avais pas vingt ans. Ce sont les écrivains qui m’ont poussé à quitter ma famille. London, Dreiser, Sherwood Anderson, Thomas Wolfe, Hemingway, Fitzgerald, Silone, Hamsun, Steinbeck. Enfermé, mais aussi barricadé contre l’obscurité et la solitude de la vallée. Je m’installais à la table de la cuisine sur laquelle s’empilait les livres de la bibliothèque, et la mort dans l’âme j’écoutais l’appel des voix romanesques en rêvant d’autres villes.
Je n’en pouvais plus de jouer au billard ou au poker, de déconner en buvant de la bière, de faire des virées en voiture jusqu’à des jardins solitaires avec des copains et des copines, de tripoter maladroitement jupes et petites culottes, de tripoter en vain. Les femmes étaient agréables mais exigeantes, on est blessé pour un rien à dix-neuf ans ; on prend les femmes pour des êtres doux et soumis, mais on découvre parfois des tigresses ; alors on se rabat sur les putains, moins trompeuses, et quand on a de la chance on apprend à lire. Mon paternel, ce sale con, arrivait à la maison en titubant et en empestant le vin, il beuglait : ferme la lumière, va te coucher, qu’est-ce qui te prend, bordel ! Car les livres étaient ma drogue, mon intoxication devenait inquiétante, et je n’avais presque plus rien de commun avec lui. Trouve toi un boulot, me sermonnait-il, fais quelque chose de ta vie. Il avait raison. Aujourd’hui je ne peux que lui donner raison. Tout le monde était d’accord avec lui. Même les gars du billard ont remarqué le changement. Désormais nous ne pouvions nous parler comme avant.
J’ai trouvé un boulot. J’ai ramassé les amandes, fait les vendanges, travaillé dans les champs détrempés, et grâce au Ciel, je me suis retrouvé dans la cuisine, à lire mes doux livres. Ils m’ont cru malade — J’avais les yeux rouges, le regard fixe, ma mère touchait mon front : Tu te sens bien,, Henry ? Tu as peut-être attrapé la grippe ?
Il devrait voir un médecin, disait mon père. Pour découvrir ce qui cloche chez ce gamin. Tu files un mauvais coton, tu sais. Qui va s’occuper de ta pauvre mère quand je ne serai plus là ?
Ça rapporte pas un sou de lire des livres. Fous-moi le camp d’ici ! Il y a la guerre en ce moment. Entre dans l’armée. Part à San-Francisco. Engage-toi sur un bateau. Démerde-toi. Sois un homme. Tu sais ce que c’est, un homme ? Ça bosse, un homme. Ça en chie. Ça creuse. Ça bâtit. Ça martèle. Ça gagne quelques dollars et ça fait des économies. Ecoute quand je te parle ! Je ricanais.
Il était hors de question de répondre à ce rital de mes deux., à ce gominé péteux originaire des Abruzzes, à ce maudit cul-terreux, ce bouffeur de merde à vingt sous de l’heure, cette raclure immonde. Que savait-il au juste ? Quels livres avait-il lus ?
Je me sentais en pleine forme. J’étais sur un coup fumant. Je débordais d’une excitation nouvelle qui allait bien au-delà de San Elmo et de la télévision, un projet palpitant, scandaleux, qui faisait gicler mon adrénaline. Pourquoi n’avais-je pas découvert ça plus tôt ? P, la vie abrutissante sous son toit. Pourquoi avais-je perdu toutes ces années ? Essayé de porter une hotte de briques, de préparer le mortier ? Qui donc m’avait mis des œillères, qui m’avait écarté des livres, qui les ignorait, qui les méprisait ? Mon paternel. Son ignorance crasse, la vie abrutissante sous son toit, ses beuglantes, ses menaces, sa cupidité, sa violence, sa passion pour le jeu. Les Noëls sans le sou. Un costume pour l’examen final au lycée. Et des dettes, des dettes sans fin. Nous avons cessé de nous parler. Un jour, nous nous sommes croisés alors que nous traversions la voie de chemins de fer. Il a encore fait quelques pas, puis il s’est figé et mis à rire. Je me suis retourné. Il me montrait du doigt en rigolant. Il faisait semblant de lire un livre et il riait.. Mais il n’y avait aucune joie dans son rire. Seulement de la rage, de la déception et du mépris.
Alors, c’est arrivé. Une nuit que la pluie tambourinait sur le toit incliné de la cuisine, un grand esprit s’est glissé à jamais dans ma vie. Je tenais son livre entre mes mains tremblantes tandis qu’il me parlait de l’homme et du monde, d’amour et de sagesse, de souffrance et de culpabilité, et j’ai compris que je ne serai plus jamais le même. Il s’appelait Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Personne n’en savait plus que lui sur les pères et les fils, les frères et les sœurs, les prêtres et les fripons, la culpabilité et l’innocence. Dostoïevski m’a changé. L’Idiot, les Possédés, les frères Karamazov, le Joueur. Il m’a bouleversé de fond en comble. J’ai découvert que je pouvais respirer, voir des horizons invisibles. La haine que j’éprouvais pour mon père a fondu. Je me suis mis à l’aimer, cette pauvre épave livrée à ses obsessions et à la souffrance. J’ai aussi découvert mon amour pour ma mère, et pour toute la famille. L’heure était venue de devenir un homme, de quitter San Elmo pour m’ouvrir au monde. Je voulais penser et sentir comme Dostoïevski. Je voulais écrire.
La semaine qui précéda mon départ, l’armée me convoqua à Sacramento pour qu’un médecin m’examine.. J’ai été ravi d’y aller. Quelqu’un allait donc prendre la décision à ma place. L’armée m’a refusé. J’avais de l’asthme. Inflammation des bronches.
- Mais c’est rien. J’ai toujours eu ça .
- Consultez votre médecin.
J’ai appris toutes les informations nécessaires dans un livre de médecine à la bibliothèque publique. L’asthme était-il une maladie mortelle ? Parfois. Qu’il en soit donc ainsi. Dostoïevski souffrait d’épilepsie, et moi j’avais mon asthme. On n’écrit pas bien sans maladie mortelle. C’était la seule manière d’accepter la présence de la mort.