C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. (…) Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.
Note de l’éditeur

37.

Une journée ordinaire
Comme il y en a tant d’autres
Tous les jours presque
Sans ces micro-événements qui méritent d’être racontés
Un nouvel atelier une saillie d’un collègue un lendemain de match ou d’élection

Tâcher de raconter ce qui ne le mérite pas
Le travail dans sa plus banale nudité
Répétitive
Des gestes simples
Durs
Des mots simples

Rien qu’une journée comme tant d’autres à pousser des carcasses
Ou
Plus généralement
À faire ce pour quoi je suis payé

Je vois la fumée de l’usine avant de quitter la nationale
Elle se mêle à la fumée de l’usine de croquettes animalières qui est juste à côté
Chaque jour je me dis
C’est comment qu’ils bossent ceux de l’usine de croquettes
C’est quoi leur boulot
J’essaierais bien une semaine pour voir

L’odeur de l’abattoir dès que j’ouvre la portière de la voiture
Odeur de viande de mort et d’industrie à cinq heures du matin
Qui me donne presque envie d’une grillade avec des frites et un quart de rouge

La passerelle pour entrer dans l’usine est interminable
J’embrasse rituellement par deux fois six fois mon alliance
Au vestiaire pisser
Mettre les bouchons d’oreille en premier le masque à barbe enfiler la tenue
La botte gauche avant la botte droite
Toujours
Sans doute un souvenir d’une vieille pub avec Zidane pour de l’eau minérale

Et même si je ne serai jamais le champion du monde de l’usine
Descendre dans l’arène
Voir les carcasses à déplacer comme autant d’adversaires
S’étirer
Sentir l’effet de l’anti-inflammatoire pris avec le copieux petit-déjeuner
Attaquer le boulot

L’usine est
Plus que tout autre chose
Un rapport au temps
Le temps qui passe
Qui ne passe pas
Éviter de trop regarder l’horloge
Rien ne change des journées précédentes

Le chef passe saluer
Je pousse mes carcasses
Parfois m’en prends une par surprise dans le dos
Poussée par un autre gars
Choc sourd
Grognement refréné
Putain de dos qui prend
L’axe du mal
Cervicales colonne lombaires
Une charpie de dos

Les bras ça va
Ils se musclent on dirait
Les mains aussi

Ma mère de passage il y a peu m’a dit qu’avant
J’avais des mains d’intellectuel
Avant
Que mes doigts ont forci

Je me souviens de la vanne à la con
"C’est quoi la différence entre un ouvrier et un intellectuel
L’ouvrier se lave les mains avant d’aller pisser
L’intellectuel après"
Je ne me lave plus les mains
Pas envie de devenir schizo

On se salue en se serrant la pogne à l’embauche
Comme partout
Ici
Les serrements de mains sont particulièrement roides
Mes mains ne sont plus broyées à ce contact
Mais le dos putain
Parfois elle crie ma colonne
Je l’encourage
« Sois sage ô ma douleur tiens-toi plus tranquille »

Je pousse des carcasses
Sans fin
Je ne fais que
Gagner ma vie
Non
Gagner des sous
Non
Vendre ma force de travail
Voilà
C’est ça

À quand la pause
Je chante pour passer le temps
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Est-ce ainsi que je vis
Et même de n’y comprendre rien
De n’en plus pouvoir
Je travaille
Et j’encule tous les cons du travail social mon soi-disant vrai métier qui m’ont recalé à la suite d’entretiens d’embauche
Je suis un travailleur moi
Je ne passe pas mon temps à boire du café en fumant des clopes en pérorant sur des situations inextricables
Mais pas de mépris
Non
Ne pas enrager
Pause
Boire du café
Fumer des clopes
L’immense passerelle
Mon épouse au téléphone vient généralement de se réveiller
Sa tendre voix avant qu’elle ne boive son café
Puis encore la botte gauche au vestiaire d’abord

J’y retourne
Je repousse mes bœufs
Je sue comme un bœuf
D’autant que l’effet de l’anti-inflammatoire commence à s’estomper
Encore deux heures et c’est la quille
La débauche
Encore une heure et demie
La durée d’un match de foot
Plus qu’une heure
Ça devient bon
Je ne pousse plus avec mes bras mon corps mon dos
C’est mon tout mon rien qui pousse
Oui pour passer le temps je chante
C’est la fin

Avant de sortir
Je vais acheter de la viande à bas coût au supermarché de l’abattoir
De la viande à tomber par terre tellement elle est bonne
À baiser le cul de la Sainte Vierge
Une hampe une entrecôte un onglet une bavette je ne sais quoi que je mangerai de retour à la maison avec des patates
C’est comme s’il me fallait me nourrir de cette viande que je pousse tous les jours
Comme s’il fallait qu’elle me donne de sa force
Qu’elle me donne
Sa force

Retour à la maison
Le chien me lèche les mains sans doute encore imprégnées du sang des bêtes
Il y a les restes de la nuit d’hier
Extraordinaire
Ton anniversaire
Mon épouse amour
Les autant de roses que de bougies
Le cadavre d’une bouteille de champ’
Tout ce qui n’est pas l’abattoir
Où demain il faudra retourner
Pour une journée ordinaire

Joseph Ponthus, à la ligne, La Table Ronde, pages 143-149