Très court extrait de l’une des nouvelles du recueil « Tous les feux le feu », pour toucher à l’écriture précise de Julio Cortazar, conteur d’histoires quotidiennes, mais avec l’insertion subtile d’éléments bizarres, dérangeants, qui laisse un goût étrange

Je ne comprends pas pourquoi on ne me laisse pas passer la nuit à la clinique avec le petit, je suis sa mère après tout et le docteur De Luisi nous a recommandés personnellement au directeur. On pourrait très bien installer un lit pliant et je resterais avec lui jusqu’à ce qu’il soit habitué, il était si pâle en arrivant, le pauvre, comme si on allait l’opérer tout de suite, je crois que c’est cette odeur des cliniques, son père aussi était nerveux, il n’a pas fait attention à l’heure mais moi j’étais sûre qu’on me laisserait avec le petit. Après tout, il a à peine quinze ans et personne ne les lui donnerait, toujours dans mes jupes bien que maintenant, depuis qu’il a des pantalons longs, il veuille faire le grand et prenne des airs dégagés. Le choc que ça a dû lui faire qu’on ne me permette pas de rester, heureusement son père l’a distrait, lui a fait enfiler son pyjama et l’a mis au lit. Et tout ça à cause de cette petite morveuse d’infirmière, je me demande si elle a vraiment des ordres du médecin ou si elle le fait par pure méchanceté. Mais je lui ai rivé son clou, je lui ai demandé si elle était sûre qu’il me faille partir. Il n’y a qu’à la regarder pour voir le genre de fille que c’est, des airs de vamp, la blouse serrée à la taille, une sale gosse qui se croit la directrice de la clinique. Mais ça, avec moi ça ne prend pas, je lui ai dit ce que je pensais, malgré le petit qui ne savait plus où se mettre et son père qui faisait comme si de rien n’était et en profitait pour regarder ses jambes, certainement. La seule chose qui me console c’est que l’ambiance est très agréable, on voit que c’est une clinique pour personnes comme il faut. Le petit a une lampe de chevet ravissante pour pouvoir lire ses revues, et son père heureusement a pensé à lui apporter des bonbons à la menthe, ceux qu’il préfère. Mais demain matin je ne la raterai pas, la première chose que je ferai ce sera d’en dire un mot au docteur De Luisi pour qu’il la remette à sa place cette petite prétentieuse. Il faudra aussi que je regarde si la couverture du petit borde bien, je vais toujours demander qu’on lui en laisse une autre à portée de main pour le cas où. Mais oui, bien sûr qu’elle borde, ils ont fini par partir, heureusement, maman croit que je suis toujours un enfant et elle me met dans de ces situations. L’infirmière va sûrement penser que je ne suis pas capable de demander ce dont j’ai besoin, elle m’a regardé d’une façon quand maman a protesté… Après tout, si ce n’est pas permis on n’y peut rien, je suis assez grand il me semble pour dormir seul. Et dans ce lit on doit très bien dormir, on n’entend plus aucun bruit maintenant, parfois au loin le ronronnement de l’ascenseur qui me fait penser à ce film d’épouvante qui se passait aussi dans une clinique, lorsqu’à minuit la porte s’ouvrait lentement et la femme paralytique voyait entrer l’homme au masque blanc…

Julio Cortazar : Mademoiselle Cora, in Tous les feux le feu, première parution 1966. pages 485-486 de l’édition Quarto - Gallimard : Nouvelles, histoire et autres contes, 2017