Un roman léger n’est pas un roman futile et choisir d’embrasser la quotidienneté n’empêche pas de déployer une réflexion souterraine, sur des questions aussi profondes que la quête identitaire, le poids des traditions, les haines ancestrales entre subsahariens et caribéens. Ici, la politique vient se nicher jusque dans les cheveux des héroïnes tandis que l’encombrante icône de la mère africaine poteau-mitan du nom du pilier qui soutient les maisons porte son ombre sur leurs vies amoureuses. Roman éclaté, Blues pour Élise bruit de cette multi-appartenance : créolismes et anglicismes pimentent le texte français ; des phrases suaves, saisissantes de poésie côtoient de réjouissants intermèdes téléphoniques en camfranglais, un argot hybride brassant anglais, français et dialectes camerounais : « Allô Asso ! Oui c’est moi Bijou…C’est how ? Quoi ? Tu es ngué ? Pardon, excuse les gens. Moi même je suis complètement foirée » etc. Une langue orale, vigoureuse et salée ; à mille lieues de l’extrême sophistication littéraire du précédent roman, Tels des astres éteints, mais qui vise le même but : montrer comment les courants historiques, politiques, culturels modèlent l’existence des individus jusque dans les aspects les plus triviaux de leur vie quotidienne. (extrait du Magazine Littéraire 22.12.2010)

Akasha ne répond pas que l’époque actuelle est aussi celle du bio et du retour au naturel, que les produits destinés aux Noirs sont parmi les plus toxiques. Elle tait ce qu’elle sait de l’origine du défrisage, ne dit pas non plus que le port du cheveu dénaturé est majoritaire chez les femmes d’ascendance subsaharienne, ce qu’on observe dans aucun autre groupe ethnique, que l’argument de la liberté individuelle lui semble spécieux, si on se sent libre qu’en se travestissant. Les chœurs d’une chanson de Pascal Vellot s’élèvent : attitid an nou ké sové nou - (c’est notre attitude qui nous sauvera). Plus personne ne parle. C’est un samedi ordinaire, dans un petit salon de coiffure du 10e arrondissement de Paris. Chacune se replie sur elle-même. La longue peine des radiées de la douceur ne touche pas encore à sa fin. Ce n’est plus, elles le savent, en rapport avec les spirales rêches qui leur poussent sur le crâne. La douleur est celle de déchirures intérieures, d’écartèlements, de difficiles remembrements. page 48

Jamais il ne s’était senti suffisamment fort, suffisamment homme, donc, pour être à la hauteur du courage maternel. Il lui arrivait, puisqu’il se pensait malade, déréglé quelque part, de se dire que son problème venait de là. Il ne sentait digne d’aucune femme. En chacune, il revoyait cette mère : dépourvue de tout, solide, néanmoins. Elle ne se plaignait jamais. Lorsque les épreuves et la solitude l’écrasaient trop, elle faisait brûler de l’encens, priait des heures durant, récitait psaumes et suppliques à la Vierge. page 119

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