"J’ai toujours aimé les récits en boucle.C’est ainsi que les écrivains, qui ne sont pas plus grands que le reste du monde, suggèrent l’éternité.Si un récit finit comme il a commencé, c’est parce qu’il ne finit jamais. Mais toi et moi, et les Flaubert, et les Joyce, et les Dostoïevski, savons que pour nous, il finit. Par un léger détour, les cercles se muent en spirales, puis il suffit d’un point, comme celui-ci : . La pointe d’un stylo posée sur le papier. Un doigt de la main gauche sur la touche des majuscules, un petit coup de l’index droit sur la touche entre ? et /. Un geste, tout léger, sur un petit carré de plastique. Ceci : .Vois comme il est petit, ce signe, flocon de cendre qui plane, reste de fourmi écrasée. Si nous pouvions le tenir entre deux doigts, nous serions incapable de le sentir, ce grain de sable."

p328, "Livro" de José Luis Peixeto

« Etre occupé à l’écriture d’un roman, fait porter un énorme secret. Essayer de le raconter n’avance à rien. La connaissance de ce monde ne deviendra possible à tous qu’après l’écriture. La seule façon de nous libérer de son poids est de l’écrire. Jusque-là, elle est impossible à partager. Tout ce qui n’est pas le roman est incapable de la communiquer ; et le roman, on le sait, demande du temps pour être écrit. Quand j’écrivais Livro, je transportais avec moi un secret immense. Parfois, je doutais de moi-même, je craignais que les personnages n’apparaissent à mes yeux, ou que ma peau prenne la texture des pierres du bourg qui remplissaient mes pensées. Souvent, au milieu de conversations, je parlais avec la voix du galopin, de Cosme ou d’Ilídio quand il cesse de voir sa mère. A cette époque, je transportais avec moi plusieurs décennies que je n’ai pas vécues et que, pendant l’écriture de Livro, je respirais de façon pleine, absolue, totale. C’est que je suis né l’année de la révolution, en septembre 1974, mais que le dimanche, au cours de déjeuners interminables, mes parents et mes soeurs répétaient toutes les histoires d’un temps d’avant ma naissance, pendant la dictature, où ils avaient émigré en France : mon père pour travailler dans la construction civile et ma mère pour faire des ménages. Exactement comme des centaines de milliers de Portugais. Le chiffre que l’on avance d’habitude est : un million et demi de Portugais. Entre 1960 et 1974, un million de Portugais ont émigré en France, environ 15 % de toute la population du pays. Telle était la taille du secret que je portais en écrivant Livro. Mes parents sont revenus au Portugal peu avant ma naissance. Ils sont revenus dans le bourg de l’intérieur de l’Alentejo d’où ils étaient partis environ dix ans plus tôt. Dans ce bourg de deux mille personnes, j’ai passé mon enfance à imaginer Paris. L’expérience de l’émigration avait profondément marqué la vie de mes parents. Ma mère me décrivait les détails d’une modernité lointaine qui, dans les années 80, était encore étonnante au Portugal. Aussi longtemps qu’il a vécu, chaque fois que mon père buvait un coup de trop, il se mettait à parler français. En écrivant sur l’époque et les chemins de l’émigration, j’ai pu sentir qu’une partie fondamentale de l’histoire récente du Portugal se trouve liée à ce passage abrupt du monde rural au monde urbain. A mon avis, c’est précisément le point crucial du changement qui s’est produit dans la société portugaise les cinquante dernières années. En 1960, le Portugal était un pays isolé. Aujourd’hui, de nouveau, c’est un pays plus lié au monde. Au-delà de la responsabilité d’écrire sur une expérience qui parle tant à tant de gens, j’ai aussi nourri l’ambition de construire un roman qui puisse suggérer quelques éléments essentiels de l’histoire populaire du Portugal ces cinquante dernières années. En outre, comme si cela n’était pas assez, je l’ai appelé "Livro" : un titre que j’avais choisi depuis le début et qui correspond à l’intrigue, au style, à la structure et aux thèmes les plus centraux du roman. Ce seul détail suffit à dévoiler qu’il reste beaucoup à dire ; mais, comme moi, ceux qui le connaissent savent qu’essayer de le raconter n’avance à rien. Le résultat n’est plus un secret. Livro est en librairie. La connaissance réelle de son monde ne devient possible qu’après la lecture. » JLP