À l’instar du Yves Bonnefoy de L’Arbre au-delà des images, où le poète et essayiste français se penchait sur l’œuvre du peintre Alexandre Hollan, c’est au tour de Louise Warren de se mobiliser autour de cette figure aussi importante que discrète de la peinture française contemporaine. Cette suite de récits et rêveries en fragments poursuit le dialogue qu’avait amorcé l’auteure avec le travail pictural de Hollan dans Oh merveille, recueil dédié à l’artiste. En quelques pages, on arpente à pas de loup un atelier où arbres et « vies silencieuses » chuchotent entre les branches. Voir ça

Regarder un arbre, en faire l’expérience, est le début d’une connaissance du monde. L’arbre ne vient pas seul. Rien n’est isolé. Il amène avec lui l’ombre, la lumière, le ciel. Il a son propre réseau d’énergie. Les tensions s’élancent, s’arrêtent, cassent, foudroient. L’arbre est continuellement actif. Comme le regard de celui qui l’observe. Sa forme fragmentaire répond à ma façon de concevoir le mouvement de l’écriture. Le fragment empêche la surface lisse, hypnotisante. J’aime sentir dans un texte toutes les traces du vivant.

Face au monde, on peut se découvrir soi-même sans le langage. L’objet attend que nous lui donnions le pouvoir de l’expression.

Rares sont les intérieurs que l’on retrouve exactement comme on les a laissés. J’avais hâte de retourner chez Alexandre non seulement parce que j’y sens le prolongement de mon atelier, mais aussi l’attachement, la chaleur. Chaque objet qui se trouve chez lui est investi d’une résonance intime, celle du souvenir, de la mémoire, de la trace. Ces objets sont si près du silence que jamais il ne m’est venu à l’esprit de les toucher, de les prendre dans mes mains, de leur enlever leur couche de poussière. Il me semble, à les regarder, que cette poussière et ce silence créent leur présence, produisent la poésie. Voici leur nuit, à laquelle je suis conviée, la face sacrée de leur apparition, de leur éveil. Comme si la poussière recouvrait d’une peau plus profonde la couleur même des objets. La poussière couvre d’abandon et, dans cet abandon, il me semble que tout mon être s’ouvre pour recevoir et devenir plus réceptif. Je me transforme avec l’objet, je l’enferme en moi, je le rends plus fort de cet abandon à son devenir autre. La poussière donne des racines aux objets.

Dans la cuisine, des gousses d’ail séchées, un vieil oignon rouge. Dois-je jeter à la poubelle, ou est-ce à regarder ? Le blanc des gousses est si près de Morandi et le rouge donne déjà de la profondeur au bois de la planche à découper, au bol de céramique. À regarder et à laisser vivre le plus longtemps possible. La dessiccation de la peau du fruit produit une patine extraordinaire. Ces fruits, plus je les regarde, plus je me sens libre. Je ne crois pas qu’un objet limite le regard, il peut nous mener si loin. Un objet peut être un point de départ, un lieu.

Au pied de l’escalier qui monte à l’atelier, un baril de bois et, dessus, un large panier d’osier vide. La lumière l’après-midi tombe dedans. Tel est son usage, accueillir la chaleur de la lumière. Je ne vois rien d’autre. Il est assez profond pour cela.

Louise Warren : le livre des branches - dans l’atelier d’Alexandre Hollan, Éditions Le Pli, 2004, pages 18, 21, 32-33, 39, 58.