Dans L’éloge de la contemplation, un prisonnier - réel, imaginaire ou mental - parle, donne ses impressions depuis sa cellule, son rapport avec l’extérieur, avec ce qui lui manque maintenant qu’il est enfermé. Ses pensées tournées vers l’ailleurs, vers celle qu’il « ne touche qu’en son absence ».

Que dire sur ces textes, si ce n’est que l’on y retrouve toute la poésie dont l’auteur nous a donné l’avant-goût cachée dans ses romans. Là, en textes très courts, on entre de plein pieds dans son monde. Toujours tourné vers l’autre - il ou elle. Certains aiment les paysages d’autres se tournent vers d’autres géographies. Tout est une question de regard et de centre d’intérêt, d’échanges - de regards, d’aquarelles, de mots. Des mots, doux ou bien durs, d’amour ou de colère. Un regard tout de tendresse ou bien de froide lucidité sur le Monde.

Dédale, dans Biblioblog

s’agit-il de l’enfermement, du désir, des ratages, il faudrait pouvoir aller au plus près du rien, écrire ou se laisser écrire et se taire en même temps. "donner acte à la vieille formule qui veut " réduire les choses à leur plus simple expression ". c’est la négation de tout ordre qui tue, ce cri du rebellé et ce silence du vaincu que j’ai tenté de côtoyer dans ces textes. au plaisir ou au désespoir de pousser l’ellipse et la fragmentation à proximité du non dit."

Présentation de l’éditeur

Il y a un homme et une femme. La femme est plus jeune que l’homme. L’homme regarde la jeunesse de la femme. Sa jeunesse n’est pas sa beauté. La beauté de la jeunesse passe. Il y a sur le visage de la femme une beauté discrète, qui, elle, durera longtemps. C’est celle-là que l’homme regarde le plus. Avec le temps, il n’a pas appris grand-chose, sauf à regarder plusieurs choses en même temps. Il regarde la beauté de la jeunesse qui passera et l’autre qui ne passera pas.

(2) La femme parle. L’homme écoute. Avec le temps, il a aussi appris à écouter. Parfois, même dans le silence il écoute. La femme parle. L’homme trouve que ses mots ont des couleurs.

Les couleurs des mots de la femme sont fraîches. Il passe des arcs-en-ciel. Fraîches et fortes comme la jeunesse. L’homme regarde la jeunesse de la femme, si différente de sa jeunesse à lui. Il se rappelle les tracts, la clandestinité, l’alcool, les convictions, les slogans, les petites longues marches des militants de base, les risques. Il ne sait pas ce qu’il reste de tout cela. Mais le passé n’a pas d’importance. Il écoute la femme parler d’une jeunesse au présent.

(3) L’homme demande à la femme si elle danse. Pas bien, dit-elle. Elle lui fait remarquer que c’est la deuxième fois qu’il lui pose la question. Lui qui ne danse pas, il l’imagine dansant. Il aime l’idée de la beauté en mouvement. Oui, il a toujours aimé le mouvement de la beauté. Il est cependant heureux qu’elle n’ai rien d’une experte. Cette incompétence les rapproche. En ce moment il est heureux. En ce moment, l’éternité qu’il choisit c’est ce moment. Parce qu’elle. Parce que sa présence. Alors, même si à trente d’écart leurs jeunesses ne se ressemblent pas, Il cherche quelque chose qui puisse les rapprocher,. Un livre. Un film. N’importe quoi.

(4) La femme se lève, elle va aux toilettes. L’homme la regarde marcher. Son regard suit ses pas. Il trouve que le rouge lui va bien. Quand elle revient, il réalise qu’il attendait son retour comme quelque chose d’essentiel. Comme si elle était partie pour longtemps. Comme si son absence avait été difficile à supporter. Il y a longtemps que l’homme n’a pas senti avec une telle violence la dureté d’un départ, le bonheur d’un retour, Elle sourit. Le rouge va bien à son sourire. Bêtement, l’homme a envie de lui prendre la main. Mais il a appris à ne prendre que ce qu’on lui donne,

(5) Platement il la remercie d’avoir accepté son invitation. Un dernier verre. Ailleurs. Ils cherchent dans la ville un bar. Mais c’est une ville qui a peur. Les riches s’enferment chez eux de peur que les pauvres ne leur demandent des comptes. Les pauvres s’enferment chez eux parce qu’ils n’ont nulle part où aller. L’homme s’énerve contre cette ville fermée. Il a envie d’ouvrir les portes, de lui ouvrir toutes les portes de la ville. Ce moment c’est l’éternité qui s’est imposée à lui. L’éternité, c’est fait pur durer. Il n’a pas envie de la voir partir. Mais il a peur de dire un mot de trop, de formuler une demande, un voeu. Il a envie de lui dire : de nous deux tu sera toujours la plus libre, Celle qui décide. Mais il ne dit rien. Elle s’en va. Il n’a pas osé se pencher vers elle pour l’embrasser sur la joue. Elle s’en va. Il reste à l’homme un moment qu’il réinvente à l’infini,

Les rues sont désertes. Soudain l’homme a conscience d’être très vieux. Du peu de temps qui reste. Il a beaucoup de souvenirs, très peu de bons. Dans ses souvenirs il y a beaucoup de faux débuts.

Il y a longtemps qu’il n’a rien souhait, rien initié. Il s’est fermé comme cette ville haineuse dont les habitants s’enferment pour mieux s’épier. Il y a longtemps que les choses se sont mises en place : ses horaires, son rythme cardiaque, ses silences. Il pense aux couleurs dans les mots de la femme. Au rouge qui lui va si bien, Et la nuit soudain ne ressemble pas aux autres. La nuit est belle comme une rupture avec le vide du quotidien. Rien n’est sûr. Mais elle n’a pas dit qu’ils ne se reverraient pas.

Lyonel Trouillot (« Eloge de la contemplation »)