A travers ce portrait d’un homme que le terrifiant mélange du social et de l’intime a, de l’enfance au plongeon dans le vide, transformé en plaie ouverte au point de le contraindre, pour être lui-même, à devenir tous les autres sur la scène comme dans la vie, Lyonel Trouillot, dans cette nouvelle et bouleversante « chanson du mal-aimé », rend hommage à l’humanité du désespoir, à l’échec des mots qui voudraient le dire mais qui, même dans la langue du Poète, ne parviennent jamais à combler la faille qui sépare la lettre de la réalité de la vie. (Quatrième de couverture)

Rien n’est fade et vilain comme les gens qui ne désespèrent pas. Comme mon rédac-chef. La seule chose qui le désespère, c’est le mauvais usage de la ponctuation. Il me reproche de faire des phrases trop longues, de ne pas savoir m’arrêter, poser une virgule, jouir du silence imposé par le point. J’avoue ne pas arriver à trancher. J’ai parfois envie de laisser courir les mots, d’écrire comme tu parlais, comme les voix de la colère, de suivre le flux des cris qui ne s’arrêtent qu’à épuisement de la voix. A d’autres moments, me vient le rythme calme des paysages dans lesquels chaque chose occupe la place qui lui convient, attend son retour sans impatience. Le désespoir se moque des normes académiques. Il dérange l’ordre de la phrase et s’oppose aux grammaires progressives. Te souviens-tu de ce couple de semi-artistes semi-intellos chez qui nous allions quelquefois ? Ils partageaient un amour chiche, dans le confort misérable de la peur du désespoir. Nous allions chez eux discuter. Ils acceptaient de parler de poésie et de littérature tant que cela restait un exercice scolaire. La conversation leur convenait jusqu’à ce que, par provocation, tu abordes le chapitre du désespoir avec des vers de Saint-Aude ou d’un quelconque noyé volontaire. Le ton changeait, la femme commençait à regarder l’heure, nous rappelant qu’elle avait des cours à donner le lendemain. L’homme ne savait pas choisir entre le besoin de converser et les habitudes du couple. Nous partions. L’Estropié tenait le compte du nombre de fois où ils nous avaient reçus avec les mêmes gestes, les mêmes mots, dans cette fixité exemplaire des gens tranquilles avec eux-mêmes. Un soir, tu avais voulu leur briser un disque de Ferré sur la tête. Pour eux, ce n’était rien qu’homme qui vocifère. Un malade, peut-être. Toi, tu ne sortais pas sans Léo. Tu citais : « Je ne suis qu’un mirage oublié par ma mère au fond d’une poubelle. »

pages 116-117

« Sur le mode d’une instruction à charge, j’ai voulu, en retraçant le parcours d’un suicidé, interroger la / notre “méchanceté ordinaire”. Y a-t-il un fond d’incommunicabilité qui fait de l’appel (à l’amour, au partage poétique du monde) un appel manqué ? Il s’agissait, à travers la destinée d’un individu, de rendre compte de l’impuissance du langage (poétique et quotidien) face aux structures sociales et caractérielles qui font que nous pouvons, comme par inadvertance, regarder l’autre passer sa vie à mourir, et, de fait, mourir. Quels sont les pouvoirs et manifestations de la détestation telle qu’elle s’oppose au don de soi, de l’indifférence telle qu’elle s’oppose à l’empathie, du désamour tel qu’il s’oppose à la main tendue ? Pedro, instable et multiple, traverse la ville et une (anti)carrière de comédien en offrant au tout-venant ou à des femmes aussi idéalisées que réelles, les mots des poètes. Il cache ce que lui-même écrit et partage une partie des dernières années de sa vie avec deux amis, l’Estropié et le narrateur. Ils sont ceux qui le connaissent le mieux, mais lui les connaît mal. Ils ne lui ont jamais fait de confidences sur leurs drames intérieurs, alors que lui promène partout les siens. Ce jeu du silence et de la prise de parole interroge les vertus du langage et sa capacité à inspirer aussi bien la confiance que la perte de confiance. Ce ne sont pas la vie et la mort de Pedro qui sont racontées, mais, de préférence, des discours qui se tissent pour former un cri dont le narrateur sait qu’il ne parviendra jamais à reproduire celui du disparu. Le livre porte le titre d’un modeste ensemble poétique laissé inédit par Pedro qui l’a dédié à une femme qu’il ne nomme pas. La Parabole du failli est double : au tragique échec de celui qui citait les poètes et cachait ses écrits répond celui du narrateur qui sait n’avoir pas su rendre sa force au cri de l’ami défunt et n’avoir pas répondu à la question qui l’obsède : pourquoi et de quoi le langage ne peut-il convaincre ? »

L.T. Parabole du failli

Vos témoignages

  • 1er octobre 2013 20:27

    à noter que Lyonel Trouillot est en couverture du dernier Matricule des Anges… chouette dossier !