Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui.

Le roman de Lyonel Trouillot est d’abord une danse des mots et des phrases, animant des personnages qui tentent de se retrouver en retrouvant la part d’eux-mêmes occultée, c’est-à-dire confiée aux autres, à dessein, ou malgré eux. La posture mise en jeu est bien alors celle de l’interlocution, et même de l’adresse à l’autre. Le spectre est large : monologues, pendant lesquels le personnage narrateur s’adresse à lui-même, c’est-à-dire au lecteur ; demandes ; injonctions ; justifications… Il faut que les écrans protecteurs se fissurent pour que la parole ait accès à l’autre, qui est sommé de répondre, et d’agir. Les récits s’enroulent les uns les autres, parviennent à se rencontrer, et surtout, à réunir ce faisceau du temps, dans lequel le passé occulté reprend la force du certain, que les personnages s’ancrent dans la présence du présent, afin que, mais c’est bien là une hypothèse ténue, un avenir moins incertain puisse être projeté. À partir d’une situation presque banale, l’existence terne d’un ambitieux qui ne voit le monde qu’à partir de sa seule lumière, le texte éclaire l’ombre qu’ignore le personnage et qu’il projette pourtant lui-même. Il devient progressivement attentif à ce hors-champ, que les autres éclairent aussi pour lui. Mais il doit alors aller au bout de cette démarche, et s’impliquer dans une histoire dont il souhaitait cependant ne pas être partie prenante. La danse des phrases devient alors aussi danse dans l’espace, dans une géographie qu’il faut aussi affronter. La danse est aussi spirale descendante, figure d’enracinement.

Yves Chemla : Notes de lecture (www.ychemla.net)

A travers ce récit à quatre voix successives, Lyonel Trouillot nous fait ressentir intensément la vie de ces Haïtiens plongés dans la misère et survivant comme ils peuvent. Il montre aussi différentes manières de réagir face au présent comme au passé : la plus difficile, mais la plus riche étant peut-être de demeurer fidèle au « yanvalou », ce salut à la terre dans le vaudou haïtien. Moyen de retrouver une solidarité dans les liens ancestraux fondant une communauté humaine.

Delphine Gorréguès - Librairie de la Réserve

Se tenait debout devant moi un garçon sale que je voyais pour la première fois, une curiosité venue d’un autre monde, et j’entendais ses silences. J’entrais dans sa tête et je disais ses mots. Je me suis mis à transpirer malgré la climatisation. Pris d’effroi. Comme là-bas, au village, il y a longtemps, quand j’ai rencontré la mort pour la première fois et que j’ai passé trois nuits à attendre qu’elle vienne me chercher. Là-bas, le village, mon père, les vieux joueurs de bésigue, Anne, le petit cimetière. Ce crétin de Charlie avec sa vie de chien et son histoire de fou, était venu ouvrir la porte du retour.

page 29

Le jour qui suit ta première nuit sur le canapé, à ton réveil, je t’ai demandé ce que tu me voulais. Je jouais à l’homme pressé pour que tu comprennes que tu devais partir. Tu parlais très vite et je n’arrivais pas à t’interrompre. Sorry, Charlie. Je te voyais pour la première fois. Je ne pouvais pas savoir que lorsque les mots te venaient, par rafales, en cascade, personne ne pouvait en ralentir le flux. Et encore moins que, lorsque tu avais décidé de garder le silence, ni rien ni personne ne pouvait t’arracher un seul mot.

page 61

J’ai réussi, Charlie. C’est un homme qui a réussi qui va entreprendre un voyage d’adieu et de reconnaissance. Je le fais pour Anne. Anne m’a offert ses seins. Non, je mens. Je les ai pris et elle m’a laissé faire en disant : Dieutor, mon Dieutor. Je ne lui ai rien donné. Je suis parti. L’argent du sac, c’est pour elle. Pour la petite fille qu’elle était. Je resterai trois jours, je m’occuperai des papiers de la maison du vieux Gédéon que je laisserai aussi à Anne, j’assisterai à la fête communale, je remettrai l’argent à Anne et à son mari. Et nous irons dans la vraie campagne, pas loin du village, participer à la danse…

…Et quand nous verrons les lumières de la danse, quand nous verrons les mains des batteurs et le grand corps de la foule qui ondule, se baisse, se relève, le grand corps fluide de la foule dansant, quand nous entendrons la voix de la foule chanter : Faites l’amour, ô Ayizan, faites l’amour, quand nous entendrons le cœur crier : Je te salue ô terre, j’irai vers le premier tambour et je lui dirai : S’il vous plaît, monsieur, un yanvalou pour Charlie…

…Et le premier tambour me demandera enfin : Qui est Charlie ? Et je ne sais le quel de nous deux, Mathurin ou Dieutor, gardera le silence, ni lequel de nous deux, Dieutor ou Mathurin, saura parler de toi au rythme des tambours.

page 173 - 174 - 175

… que signifie le mot yanvalou ? Je te salue, ô terre. La terre n’a pas de mémoire. Le sol sec et pierreux ne garde pas souvenir de la bonne terre arable qui descend vers la mer. Seuls les hommes se souviennent. Où qu’ils aillent, où qu’ils restent, peut-être leur suffit-il de saluer la terre pour que leur passage soit justifié.