Elle se meut dans un monde gris. Le soleil ne s’est pas encore levé. Elle adore ce monde sans lumière ni obscurité, sans ombres ni couleurs. Rien n’est vraiment visible, et rien n’est vraiment caché, tout est vague et confus. Les murmures de la nuit se sont tus -le souffle du vent, les cris enroués du chevreuil, le bruissement des ailes du papillon de nuit – et tous les autres bruits, ceux du jour, ne se font pas encore entendre. Ils sortiront bientôt de leur sommeil. D’abord la brise matinale dans le cime des arbres, puis le chant des petits oiseaux et enfin la cacophonie humaine faite de voix, de moteurs et de musique. Mais pour l’instant tout est encore silencieux . Le monde reprend haleine pendant la relève. C’est dans ce monde en repos qu’elle progresse sur une mer sans vent et calme tel un lac souterrain. Le kayak glisse le long de la côte familière, suit la paroi rocheuse, les douces plages dans les criques, et les lèche comme une langue fine et souple. Maintenant, l’eau s’ouvre telle une large route entre les îles jusqu’à l’horizon. Au-delà de ces îles protectrices, très loin dans la mer ouverte, on peut voir quelques îlots rocheux. Elle quitte la côte et décide de les rejoindre. Elle n’y arrive que lorsque la mer est totalement calme. Parfois, il n’y a pas de vent sur terre et c’est seulement au large qu’elle remarque les grosses vagues. Elle doit alors faire demi-tour. …

Le passé a plusieurs couches. L’année passée : presque aujourd’hui, mais pas tout à fait. Bête et ennuyeuse comme le journal d’hier ou du pain sec. La dernière décennie : ridicule. Démodée. Embarrassante. Mais tout fond du puits du temps – quelque part il y a vingt ou trente ans – le caractère de ce qui est passé se modifie. La boue est tombée au fond et forme des motifs. Où ai-je vu les Gattman pour la première fois ? Sûrement sur la plage. Il n’y avait pas de longue plage près de notre maison de vacances, il y en a très peu à Bohuslän, mais, le long de la côte, on trouve de très nombreuses petites plages très différentes. Des plages au sable gros et brun, des plages de sable blanc fait de coquillages finement moulus qui laisse une poudre sèche sur la peau, des plages de boue nauséabonde, et des plages couvertes de coquilles de moules bleuâtres. Le plus souvent, nous nous baignions devant la maison des Gattman sur l’une des deux petites plages de sable brunâtre surplombées d’une haute falaise et séparées par le ponton de la famille Gattman. Nous les avions baptisées plage du matin et plage de l’après-midi, selon l’orientation du soleil. Les Gattman venaient toujours vers onze heures. Ils descendaient les marches en fonte de la colline en se tenant à la rampe en fer, portaient des pulls à rayures horizontales et des chapeaux d’été. Puis ils s’installaient, se faisaient une place confortable au milieu de leurs couvertures, parasols, corbeilles, livres, journaux et jouets. Les grands enfants se précipitaient dans l’eau et se mettaient à plonger. Anne-Marie, la plus jeune, jouait dans le sable. Les adultes lisaient. Je me sentais terriblement attirée par eux. … Marie Hermanson : La plage, Editions : Le serpent à plumes 2009, p. 9 et 52