Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir. (note de l’éditeur)

Cabanes, donc : des façons de faire et de penser, notamment de penser les lieux (de les penser sans en faire des espaces de réaction, de localisme, mais le seul sol, où matériellement atterrir). Et encore de penser le temps, et avant tout l’avenir, afin de se rapporter à lui d’une autre façon.

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Or, c’est bien pour ça que l’on fait des cabanes : pour prendre soin de ce qui mérite que l’on y tienne, que l’on s’y tienne, et dire ce que l’on a besoin de protéger pour préserver notre amour de la vie.

Ces cabanes si diverses, des ZAD jusqu’aux campements, devraient n’avoir rien à voir les unes avec les autres. Pourtant je les crois animées par une même lutte, celle d’un « vivre autrement » : se refaire un séjour quand on n’en a pas, ménager et réaménager des mondes. Ici s’énonce au plus fort le rêve d’une autre vie, d’une autre ville, déjà là par endroits, à portée de main.

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Faire des cabanes en tous genres - inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain : c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs.

Surtout pas pour prendre place, se faire une petite place là où ça ne gênerait pas trop, mais pour accuser ce monde de places - de places faites, de places refusées, de places prises ou à prendre.

Faire des cabanes sans pour autant se contenter de peu, se résigner à une politica povera, s’accommoder de précarités de tous ordres, et encore moins les enchanter - sans jouer aux nomades ou aux démunis quand justement on ne l’est pas. Mais pour braver ces précarités, leur opposer des conduites et des convictions. Des cabanes qui ne sauraient soigner ou réparer la violence faite aux vies, mais qui la signalent, l’accusent et y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde, qu’elles appellent à elles et que déjà elles prouvent.

Faire des cabanes sans forcément tenir à sa cabane - tenir à sa fragilité ou la rêver en dur, installée, éternisable -, mais pour élargir les formes de vie à considérer, retenter avec elles des liens, des côtoiements, des médiations, des nouages. Faire des cabanes pour relancer l’imagination, élargir la zone à défendre, car « de la ZAD », c’est-à-dire de la vie à tenir en vie, il y en a un peu partout sur notre territoire (rappelle Sébastien Thierry). Faire des cabanes, donc, pour habiter cet élargissement même.

Marielle Macé : Nos cabanes, Verdier, 2019, pages 42-43 , 61, 29-30.