« Ce truc t’arrache la lumière des os » To the brink, I am Kloot

Un roman en 67 265 mots

« J’AI EU UNE VIE EXTRAORDINAIRE

- J’ai eu une vie extraordinaire, à la fois en raison des expériences que j’ai vécues mais aussi de sa banalité, dit Madge.- L’emploi du passé ne me plaît pas. Ma tasse présente un fin réseau de fissures. Je me demande pourquoi le thé ne fuit pas à travers.- Et maintenant j’en ai assez. Je lève les yeux vers elle et elle sourit. C’est le genre de sourire qu’on a quand on a trouvé une solution à un problème en tout point géniale. Comme quand on décide de regrouper ses crédits. Ou d’acheter une maison. Ou de se marier. Je n’ai jamais eu à faire aucune de ces choses. C’est juste à titre d’exemples.
- Le problème c’est que je ne peux pas, poursuit-elle. Je cligne des yeux. Ma nuit de travail me tape sur le système. Je ne la suis pas.
- Je ne peux pas mourir Nathan.- Elle boit une gorgée de thé et sourit. - Je suis plus mal que Jésus sur sa croix et c’est de pire en pire chaque jour. - Ce n’est pas de l’apitoiement, c’est juste un constat. - J’ai arrêté de prendre mon traitement et de voir le médecin. Tous les jours la douleur empire. Je comprends pourquoi le cancer est un crabe. Il a des pinces, et chaque jour, il arrache des petits morceaux de moi. Juste des petits morceaux. Juste assez pour augmenter la douleur et l’humiliation. Pas assez pour m’achever. Elle pose sa tasse. Elle se lève et me présente son profil. Elle se donne une claque sur les miches.
- Tu trouves que ça me fait un gros cul ? demande-t-elle. - Encore une fois, je suis perdu. Madge n’a jamais eu un gros cul. Elle se donne une autre petite tape. - Culotte contre l’incontinence, Nate. Il n’y a plus une partie de mon corps en laquelle je peux avoir confiance. Regarde. Elle désigne un antique pot de chambre placé sous le rocking-chair. Je ne l’avais pas remarqué. Il y a beaucoup de choses dans son magasin que je n’ai jamais remarquées.
- PAV, dit-elle. Pas A Vendre. Stictement PMG. Pour Ma Gerbe. Parce que, quand ça me prend, je n’ai pas le temps de courir au chiottes. Pas marrant quand t’es au rayon salade chez Woolworths. - Elle s’assoit. - Et quand je rentre chez moi et que j’enlève mes vêtements cool- Elle tire sur sa manche couleur cerise et sur les fleurs en tissu plissé ornant le corsage de sa robe - Je retire ma couche-culotte géante pour adulte, sans trop savoir ce que je vais trouver à l’intérieur. Elle prend sa tasse et la repose. Elle me regarde intensément.
- Si elle est pleine, je m’allonge par terre sur le dos avec une grande bassine en plastique remplie d’eau savonneuse à côté de moi. Ensuite je lève les jambes comme un bébé et je me lave. Parfois j’oublie quelques endroits. Elle retire le mouchoir de son bracelet de montre.Elle me le tend. Il est encore mouillé de bave. Je m’en moque.
- Le crabe est là, dit-elle en posant une main sur son abdomen. - Et là. - Elle déplace sa main pour couvrir son foie. Elle l’a déplace vers la gauche. - Là. - Elle met sa main sur l’un de ses seins, puis sur l’autre. - Là et là. - Elle pose deux doigts sur sa tempe. - Bientôt il sera là. Et pourtant je n’arrive pas à mourrir. Je veux absolument mourir avant qu’il arrive là. Elle tapote ses doigts contre son crâne. Fort. Elle laisse sa main retomber sue ses genoux. Je la regarde. Elle n’a jamais parlé de son cancer de cette façon. Je n’ai pas dormi depuis presque trente heures. Ça ne m’aide pas du tout. Je me revois entrain de rouspéter à propos de ma nuit de travail. Il n’y a rien de tel qu’un peu de recul pour vous faire rougir. Madge ne le remarque pas.
- Donc, dit-elle, j’aimerais que tu m’aide. Elle vide sa tasse.
- Qu’est ce que tu veux que je fasse ?
- Tue-moi, Nate, dit-elle. Tue-moi. - Elle pose sa tasse. Me regarde. Ses yeux sont fixes et froids comme ceux d’une mouette.- Tu m’aimes, non ? »
p49 à 51

« Je cours dans le vent. Il souffle fort. On peut le battre. C’est une barrière de guimauve. Le vent de guimauve sent le soleil, la poussière et le fynbos. Je parcours tout Tafelberg Road en courant. Je fait demi-tour à la hauteur du ravin près de Devil’s Peak. Il y a une barrière là-bas maintenant. On l’a mise pour empêcher les voitures d’aller plus loin. Un panneau indique des chutes de pierres. Juste derrière il y a un vieux réservoir au niveau d’un virage. L’eau qui se trouve à l’intérieur est noire. Il y a des grenouilles. J’ai le vent dans le dos quand je retourne chez moi. Je suis poussé en avant par une guimauve géante qui sent la montagne »
p70

Mark Winkler, Je m’appelle Nathan Lucius, édition Métailié