C’est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi. Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil. Note de l’éditeur.

Ce qui me tentait surtout à l’époque c’était ma cousine Meryem, la fille de mon oncle Ahmed ; elle vivait seule avec sa mère, sur le même palier que nous, son père et ses frères travaillaient dans l’agriculture à Almeria. Elle n’était pas très jolie, mais elle avait de gros seins et des fesses rebondies ; à la maison elle portait souvent des jeans moulants ou des robes d’intérieur à demi transparentes, mon Dieu, mon Dieu elle m’excitait terriblement, je me demandais si elle le faisait exprès, et dans mes rêveries érotiques avant de m’endormir je m’imaginais la déshabiller, la caresser, mettre mon visage entre ses seins énormes, mais j’aurais été incapable de faire le premier pas. C’était ma cousine, j’aurais pu l’épouser, mais pas la tripoter, ce n’était pas bien. Je me contentais de rêver, d’en parler avec Bassam, au cours de nos après-midi à contempler le sillage des bateaux. Aujourd’hui elle m’a souri, aujourd’hui elle portait un soutien-gorge rouge, etc. Bassam hochait le chef en me disant elle te veut, c’est sûr, tu la branches, sinon elle ne ferait pas ce numéro, quel numéro je répondais, c’est normal qu’elle mette un soutien-gorge, non ? Oui mais rouge, mon vieux, tu te rends compte ? Le rouge c’est pour exciter, et ainsi de suite pendant des heures. Bassam avait une bonne tête de pauvre, ronde à petits yeux, il allait à la mosquée tous les jours, avec son vieux. Il passait son temps à échafauder des plans incroyables pour émigrer clandestinement, déguisé en douanier, en flic ; il rêvait de voler des papiers d’un touriste et, bien habillé, avec une jolie valise, de prendre tranquillement le bateau comme si de rien n’était - je lui demandais mais qu’est-ce que tu foutrais en Espagne sans pognon ? Je bosserais un peu pour économiser, ensuite j’irais en France, il répondait, en France puis en Allemagne et de là en Amérique. Je ne sais pas pourquoi il s’imaginait qu’il serait plus facile de partir aux Etats-Unis depuis l’Allemagne. Il fait très froid en Allemagne, je disais. Et puis ils n’aiment pas les Arabes, là-bas. C’est faux, disait Bassam, ils aiment bien les Marocains, mon cousin est mécanicien à Düsseldorf, et il est super-content. Il suffit d’apprendre l’allemand, et ils te respectent drôlement, paraît-il. Et ils donnent plus facilement des papiers que les Français. On échangeait nos châteaux en Espagne, les seins de Meryem contre l’émigration ; on méditait ainsi pendant des heures, face au Détroit et on ensuite on rentrait chez nous, à pied, lui pour aller à la prière du soir, moi pour essayer d’apercevoir ma cousine une fois de plus. On avait dix-sept ans, mais plutôt douze dans nos têtes. On n’était pas très malins.

Mathias Énard : Rue des voleurs, Actes Sud, 2012, pages 13-14.