Trois femmes vivaient dans un village. La première était méchante, le deuxième était menteuse, la troisième était égoïste. Leur village portait un joli nom de jardin. Giverny. La première habitait dans un grand moulin au bord d’un ruisseau, sur le chemin du Roy ; la deuxième occupait un appartement mansardé au-dessus de l’école, rue Blanche-Hoschedé-Monet ; la troisième vivait chez sa mère, une petite maison dont la peinture aux murs se décollait, rue du Château-d’eau. Elles n’avaient pas non plus le même âge. Pas du tout. La première avait plus de quatre-vingts ans et était veuve. Ou presque. La deuxième avait trente-six ans et n’avait jamais trompé son mari. Pour l’instant. La troisième avait onze ans bientôt et tous les garçons de son école voulaient d’elle pour amoureuse. La première s’habillait toujours de noir, la deuxième se maquillait pour son amant, la troisième tressait ses cheveux pour qu’ils volent au vent. Vous avez compris. Toutes les trois étaient assez différentes. Elles possédaient pourtant un point commun, un secret, en quelque sorte : toutes les trois rêvaient de partir.

L’inspecteur Sérénac apprécie toujours ce moment précis dans une enquête. La première impression. Ces quelques instants de psychologie pure à saisir sur le vif. À qui a-t-il affaire ? À une amoureuse désespérée ou à une bourgeoise sèche et indifférente ? À une amante foudroyée par le destin ou à une veuve joyeuse ? Riche, maintenant. Libre, enfin. Vengée des frasques de son mari. Feint-elle ou non la douleur du deuil ? Dans l’instant, il n’est pas facile de se faire une idée, les yeux de Patricia Morval sont dissimulés derrière de grosses lunettes de verre épais qui délavent ses pupilles rougies…

Michel BUSSI : Nymphéas noirs, Pocket, pages 13 et 48.