Parce qu’elle était sans nouvelles de Gyl, qu’elle avait naguère aimé, la narratrice est partie sur ses traces. Dans le transsibérien qui la conduit à Irkoutsk, Anne s’interroge sur cet homme qui, plutôt que de renoncer aux utopies auxquelles ils avaient cru, tente de construire sur les bords du Baïkal un nouveau monde idéal.

A la faveur des rencontres dans le train et sur les quais, des paysages qui défilent et aussi de ses lectures, elle laisse vagabonder ses pensées, qui la renvoient sans cesse à la vieille dame qu’elle a laissée à Paris. (…) Babelio

Sur un chemin de terre, un homme roulait une cigarette, debout, près d’un side-car vert, scarabée géant, compagnon de solitude. L’homme et sa machine, ensemble. De loin, je reconnaissais tous les gestes, Gyl aussi roulait ses cigarettes. Il retenait la pincée de tabac au creux de la main, l’effritait du bout des doigts, la répartissait dans la pliure de la feuille, enfermait le tout après un léger coup de langue sur le bord du papier gommé. L’odeur de miel et de foin flottait, même si j’étais derrière la vitre du compartiment et l’homme à une dizaine de mètres. J’entendais presque le bruissement du tabac, j’imaginais les doigts agiles, le geste machinal, la tête ailleurs. Moment suspendu, rituel, intime. Il n’avait pas un regard pour le train qui reprenait de la vitesse et je pensais que c’était ça aussi le voyage, me réveiller quelque part en Sibérie, mais où ? Voir un homme se rouler une cigarette, le perdre de vue très vite, me souvenir de lui toujours. Aujourd’hui encore, il m’arrive de penser à la brève apparition de cet inconnu surpris dans son intimité, à d’autres aussi qui de façon mystérieuse se sont installés dans ma mémoire, comme des témoins silencieux de mes errances.

Parfois, j’avais la confuse impression de m’être lancée dans une drôle d’aventure où la dame assise sur son canapé rouge me poursuivait avec entêtement, faisant naître en moi un vague remords. Dans un lent glissement, j’avais quelques façons de ne pas lâcher prise, prendre des notes, déchiffrer des noms aux frontons des gares : Kirov, Ekaterinbourg, Novossibirsk… Voir des paysages par la fenêtre signifie les connaître doublement : par le regard et par le désir, avait écrit Milena dans l’une de ses chroniques. J’étais portée par le désir, un désir que mon inquiétude à propos de Gyl attisait de jour en jour. Et puis il avait fait ce voyage avant moi, son regard avait erré dans ces paysages, sur ces quais, il avait dû s’abandonner à la rêverie devant ce défilé de bouleaux, de pins, d’usines éventrées, de marécages, de ciels embrasés le soir quand brusquement la lumière s’irisait, juste avant la nuit. Je ne courais pas après un vieil amour, mais c’était comme s’il représentait tous les autres, comme s’il les contenait tous en une seule histoire qui me ressemblait, plurielle et une à la fois. La vieille dame semblait me suivre dans ce train, je pensais à elle souvent. Nous allions, chacune à sa façon, vers ces instants de nos vies où tout avait commencé.

Michèle Lesbre : Le canapé rouge, Sabine Wespieser éditeur, 2007, pages 11-12 et 21-22.

Vos témoignages

  • Michelle Foliot 15 février 2014 14:31

    Le souvenir est quelque chose d’assez indéfinissable ; il est émotion, mémoire, moment présent. Il peut être visuel, olfactif, physique, intime ; il peut nous ramener à des moments d’enfance, au vécu. Un geste, une odeur, une situation peuvent réveiller notre mémoire, nous rappeler un moment heureux, nous faire partager un plaisir intime, passé ou présent, voire même nous faire rêver. Un toucher peut rappeler une affection, une odeur peut rappeler un lieu, un pays, une campagne, une saison, un évènement en rappeler un autre. Même furtif, le souvenir n’en n’est pas moins intense car il nous laisse le loisir de le « revivre », de le transformer, de l’embellir ; il nous laisse toute liberté, nous donne une présence, la nôtre ou celle de l’autre. Il est indispensable.