Chercheurs et érudits, historiens de l’art, biographes, amateurs éclairés, sémioticiens, esthéticiens, philosophes, conservateurs rivalisent d’intelligence, de raffinement, d’élégance, de prouesses savantes et subtiles, parfois même de sensibilité. (…) Ils exhibent et exhument les grilles de lecture sans lesquelles nous serions dans la cécité la plus noire qui nous interdiraient l’accès à l’œuvre du Monarque, du Premier Maître, Piero [1]. Et sur cette pierre, ils édifient le temple de leur savoir et nous, petits rats des bibliothèques obscures, nous nous demandons qui croire, qui admirer ; nous nous usons à comprendre, dans l’oubli et la perte du temps que nous devrions passer à ouvrir les yeux sur la peinture, simplement. Certes nos yeux, dans le regard qu’ils posent sur les choses, sur les œuvres, apportent leur mémoire insue, ignorante de ce qu’elle bâtit ou recompose, de ce qu’elle coud sous nos paupières et tous ces éveilleurs, qui veulent notre bien, nous dessillent, lavent nos rétines où furent gravées de très vieilles images. Pourtant si nous ne voyons pas ce que nous ne connaissons pas, ce que nous connaissons recouvre tout autant ce que nous voyons et les choses, les œuvres, demeurent en paix, sans nous.

D’autres femmes viennent, d’autres sont venues ? La Madonna est là pour elles, qui ne se soucient ni de théologie, ni de perspective, ni de théorie de l’art, Piero della Francesca L’a peinte ici, parce que sa mère était native du pays. Il L’a peinte ici pour les mères du pays. Qui irait lui parler dans un musée, dans une exposition ? Qui oserait se mettre à genoux et dire l’espérance ? Elles savent les femmes du village que la Madonna mourrait, oui Elle mourrait si elles cessaient de Lui parler. Elles savent sans l’avoir appris et Monsieur le Curé peut dire et penser ce qu’il veut, que la Madone est mortelle, même si sa vie à Elle a commencé bien avant celles de leurs aïeules et qu’elle se prolongera bien au-delà des arrière-petites-filles de leurs petites-filles. Si plus personne ne Lui parle, Elle cessera d’exister et nous deviendrons stériles, disent-elles. C’est pour ça qu’on a fait l’émeute à la fin de la guerre, pas pour le Peintre, pour Elle, pour nous. C’est avec nos ventres que nous La regardons, que nous L’aimons.

Mickaël Glück : L’enceinte, Cadex éditions, 2010, pages 17, 18 et 20.

[1Piero della Francesca

Vos témoignages

  • 2 février 2013 19:58

    On peut dire que le domaine de l’art a été longtemps l’apanage d’initiés, d’acheteurs, d’aristocrates et bourgeois fortunés. Particulièrement dans la peinture, ils s’arrogeaient le droit de l’interpréter, d’en estimer la valeur en tous les sens du terme, le peintre travaillant autrefois sous la contrainte, n’était pas toujours à l’origine du choix de son sujet, soumis aux exigences et aux goûts imposés- l’art restant toujours un marché. L’artiste se gardait toutefois le droit de la composition, des couleurs, d’un détail par exemple, d’une pose, donnant ainsi une signification à son œuvre qui lui restait propre. Comme tout artiste ou écrivain, il ne peind ou n’écrit pas que pour lui-même ; son œuvre ne se résumerait alors qu’à un simple plaisir ou forme d’expression. L’œuvre peinte n’a d’intérêt que si elle donne à voir, que si elle touche l’intime de celui qui la regarde, lui laissant la liberté d’interprétation avec son individualité, sa sensibilité et de voir ce qu’elle veut bien lui renvoyer. La « lecture » d’une œuvre peut cependant dépendre des historiens de l’art pour ce qui concerne les techniques, les matières, les influences, le contexte historique. Comme le dit A. EMAZ du poême, il est « émotion commune », partagée et comme le dit M. Gluck, n’est-ce pas le « lecteur » qui fait vivre une œuvre par le regard qu’il lui porte.