Un soir, il dépose sur l’assiette de Marie un feuillet avec la première tirade de son rôle. Marie le déplie d’une main fébrile, commence à lire, se réjouit, dit qu’elle veut la suite très vite. Mais quand il lui en donne une suite, elle change d’humeur. Il faut au moins la complicité de tous les dieux grecs pour expliquer une telle fureur. Je connais l’amour, dit-elle, je vous aime comme j’ai aimē d’autres hommes… Comme vous en aimerez encore. Je n’ai jamais voulu mourir à cause de l’amour. Alors pourquoi les Anciens ont-ils tant écrit sur ce mal ? Pourquoi les plus grands poètes du monde se sont-ils fatigués à raconter cette histoire ? Parce qu’elle fait de bons poèmes. Les bons poèmes se nourrissent à la source vive. Vous ne pensez pas ce que vous dites. Vous-même, vous allez faire votre marché chez Euripide un vers par-ci, chez Sénèque, un vers par-là. Tenez. “C’est toi qui l’as nommé”, vous l’avez recopié mot pour mot, n’est-ce pas ? Oui. Alors ne me parlez pas de source vive. Votre Phèdre est pathétique. La passion amoureuse n’est pas une fatalité. On peut décider d’en sortir. Et comment ? En le décidant. Jean lui reconnaît du mordant, de la pénétration, mais ne supporte pas ce ton péremptoire avec lequel elle dispense ses verdicts, cette façon qu’elle a de tout concevoir à son image. Il ne s’inquiète pas pour sa Phèdre, ne s’énerve pas, la laisse parler. Même avec ses réserves, Marie la jouera parfaitement. À cause de ses réserves, de ce sens des réalités qui lui font d’abord considérer l’avantage d’un triomphe.

Nathalie Azoulai : Titus n’aimait pas Bérénice, POL 2015, page 244-245.