« Rapport aux bêtes » est un roman qui laisse des traces. Un roman difficile, âpre et violent qui prend aux tripes et laisse épuisé. Noëlle Revaz a choisi de se couler dans les mots de Paul et le fait en une plongée qui pourrait n’être qu’un exercice de style virtuose. Mais avec ce langage qu’elle maîtrise de bout en bout, elle faire prendre corps à une voix, une psyché plus que crédible, glaçante même. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Rapport aux bêtes n’est pas un roman de la terre. Bien sûr, l’exploitation agricole, l’attachement du paysan à sa terre ont une place centrale dans le récit, mais ce qui est vraiment central, c’est le rapport de Paul aux êtres vivants qui l’entourent et la manière dont ses certitudes, renforcées par des années d’isolement, vont petit à petit se fissurer pour finalement s’effondrer. Ce qui est au centre, c’est ce qu’il se passe quand l’autre, le différent, entre dans une vie. […] si on frémit beaucoup à la lecture, le récit est aussi empreint d’humour et d’humanité. Quand Paul raconte la vie quotidienne, ses petits combats avec George, ses ruses et ses malices, on rit aussi. On ne peut pas vraiment le détester Paul. Après tout, il est comme on l’a fait. Il est même attendrissant parfois ce grand gaillard, et il le devient de plus en plus au fil des pages. Noëlle Revaz en inventant, en utilisant sa parole, fait entrer le lecteur de plain-pied dans une boîte crânienne. Le long monologue de Paul est celui de sa pensée, et la crédibilité de l’ensemble, sans faille, est un tour de force.

« Rapport aux bêtes » est un roman poisseux de désespoir et de brutalité, d’espoir aussi. Une œuvre époustouflante et troublante, qui met le lecteur face à ce qu’un homme a de plus intime, ses pensées.

Extrait de http://www.lecture-ecriture.com/3871-Rapport-aux-b%EAtes-No%EBlle-Revaz

Après une licence en latin et français médiéval à l’université de Lausanne, Noëlle Revaz signe des chroniques radiophoniques, entre 1995 et 1996, sous le pseudonyme de Maurice Salanfe. En 2002 paraît, aux éditions Gallimard, ’Rapport aux bêtes’ qui sera amplement récompensé. Avec son ‘Rapport aux bêtes’, Noëlle Revaz s’est vue décerner le Prix Schiller, le Prix Lettres Frontières, le Prix Marguerite Audoux et le Prix de la Fondation Henri et Marcelle Gaspoz.

C’est que j’ai toujours le flair de savoir ce que cachent les gens, que c’est comme les antennes qui me poussent ou des moustaches. J’ai appris avec les bêtes. Quand je vais auprès de la bête, que je m’assois et que je la touche, je sens tout de suite dedans ce que la vache elle rumine : si elle a assez de foin, si elle a besoin de sel, si elle a les nerfs à blanc, rapport aux éclairs d’orage, ou si dans la tête elle a de foutre le coup de corne et qu’il faudrait en vitesse qu’on déguerpisse des jambes.

page 93

Quand on y pose la tête contre, on entend toujours le vent et son jeu des petites vagues qui soufflent exprès des fois doucement qu’on perde le rythme, et que le silence qui dure long fasse croire que Vulve elle vit plus parce qu’elle a cessé les soupirs. Et petit à petit pendant que ça vague, pendant que ça souffle comme la brise, ça me souffle aussi en même temps que c’est du jamais qu’en toutes ces nuitées de mariage Paul a songé à mettre la lampe pour regarder comment ça fait quand Vulve elle tient les yeux clos, et peut-être la bave sur la joue.

page 205

Bien sûr que je pige que si je tonne, Vulve elle aura les migraines, au lieu que si je parle en tendresse avec au bec la petite voix, de celle qu’on peut prendre quand une grosse elle a mis bas, ou bien de la douce qui caresse, quand le veau cherche où on tète, Vulve elle se croit aux anges, à se faire bercer aux cantiques.

page 209

Vulve elle a une mouche qui lui chemine sur le bras, qui va deux fois sur le col et qui descend la poitrine et qui remonte et redescend et Vulve bien sûr elle ne sent pas, dessous la robe à dessins, et peut-être la mouche s’amuse à faire les fleurs, une fois autour, une fois dedans, une fois peut-être de traviole, et je chemine comme dans la lune avec les yeux sur la gorge, plus bien remplie, je devine, et plus trop bombée de volume, et je vais ainsi, la mouche en bas, la mouche en haut, la mouche au creux, jusqu’à ce que les yeux de Vulve lèvent et qu’ils me touchent dans les miens.

page 214/215

Tous les matins qui se lèvent, c’est moi qui les mène au pré. Je laisse à nul autre le souci, à chaque naissance, de prendre le soin de la mère et du poupon. Il y en a qui mélangent, qui mêlent les bêtes toutes ensemble sans prendre garde qu’elles se jalousent, qu’elles s’en veulent comme des gamines qui se chiperaient les poupées pour jouer à la maman. […] Ils ont un carré spécial près de la ferme, plein de bonne herbe, de la verte claire comme du givre et bien solide, pour la mère reprenne des forces et vitamines et goutte du lait sain au pis pour son enfant, qui touche pas encore les touffes, que le soleil qui lui adoucit la toison.

page 234