A force de fuir d’un endroit à l’autre, de lisière en lisière, ne finit-on pas par vivre aux lisières de sa propre existence ? C’est la question qui tourmente le narrateur du roman d’Olivier Adam. Paul a 40 ans. Et le sentiment d’avoir enfin trouvé sa place dans le monde, ici, au bord de l’Atlantique, dans une Bretagne qu’il a gagnée comme on gagne le gros lot. Sauf que voilà : Paul vient d’être expulsé de ce nouveau monde par la femme qu’il aime. Sarah l’a quitté. Définitivement. Et même pas pour un autre homme. Sarah en a marre de Paul. Elle restera dans la maison du Finistère avec ses deux enfants, Clément et Manon. En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/francois-busnel-a-lu-les-lisieres-par-olivier-adam_1151393.html#JoEir3a2brtrLukX.99

Je suis arrivé à V. à deux doigts du sommeil. (…) Sur la gauche, les arbres camouflaient les usines, filaient vers la campagne qui gagnait peu à peu pour s’épanouir, insoupçonnable, à trente kilomètres de là, en un désert de colza, de blé, de maïs et de pommes de terre. De l’autre côté, c’étaient l’hôpital et la casse automobile, les zones industrielles, les supermarchés, les parkings, les nationales, les voies ferrées, les habitations verticales, milliers de fenêtres allumées dans le matin, de gosses s’habillant et croulant sous leur cartable, d’hommes et de femmes aux yeux gonflés s’apprêtant à courir vers la gare de RER, à s’engouffrer dans leur voiture pour gagner leur bureau, leur atelier, leur boutique, leur école, leur cabinet, Pôle emploi. Partout, s’agitait une vie concrète et réduite, modeste et résolue, on y était un peu à l’étroit, mais c’était la seule dont on disposait vraiment. Le seul horizon tangible. Partout on se débattait, on se résignait, ça dépendait des jours, de la fatigue, des emmerdes, du boulot, des petits de l’argent, de la santé. Je n’avais jamais pu m’y résoudre. Je m’étais toujours dit qu’il devait y avoir autre chose, du reste la plupart de mes amis s’enorgueillissaient de vivre une autre vie, mais je ne voyais pas très bien laquelle, ils bossaient, élevaient leurs enfants, partaient en vacances une ou deux fois par an, bien sûr ils étaient cultivés, lisaient des bouquins, les journaux, parlaient art et politique mais, fondamentalement, je ne voyais pas la différence. Il n’y avais qu’une seule vie. Et j’avais toujours été incapable de la vivre vraiment. Au final, j’avais choisi de contourner l’obstacle. J’avais choisi de déserter. Je n’en étais pas spécialement fier. Dès que j’avais pu, j’avais laissé tomber tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un boulot, même « intéressant ». La moindre contrainte me pesait. Obéir à un patron, me lever pour me rendre dans un bureau était au-dessus de mes forces. Sarah en riait au début. Mais je crois qu’à force elle a fini par trouver ça indécent, cette façon d’affirmer que je n’étais pas fait pour le travail et la vie sociale. Comme si quelqu’un l’était. Comme si on avait le choix. Comme si quelqu’un pouvait encore se payer ce luxe. En partant en Bretagne j’avais enfoncé le clou. Je m’étais fabriqué une vie de vacances - et, à ce titre, que mon choix se soit porté précisément sur une ville entièrement vouée au tourisme et rayonnant sur une côte où s’égrainait un chapelet de petites stations balnéaires ne relevait sans doute pas du hasard : j’y menais une vie hors saison, une vie en lisière de la vie.

Je ne savais plus vivre sans écrire. Toute ma vie avait été construite autour de ce centre, qui dans les périodes où je ne travaillais pas s’absentait, et tout s’écroulait alors, tout perdait son sens. J’avais beau dire à qui voulait l’entendre que la mer me suffisait, ce n’était pas vrai. Non, je ne savais plus vivre sans écrire, et il m’arrivait de me demander su mes livres répondaient à une autre nécessité que celle-ci, vivre en écrivant, donner une structure, un but, une ossature, une forme aux jours qui passaient. J’essayais de me persuader du contraire, que chaque roman répondait à un appel beaucoup plus profond, impérieux, que les écrire était une question de survie mais je n’en étais pas sûr.

Olivier Adam : Les Lisières, Flammarion, 2012, pages 39 à 41 et 264.

Vos témoignages

  • Vero 19 février 2014 20:42

    ’ On est ce qu’on peut. On a certes le devoir de l’etre de son mieux mais enfin, on est ce qu’on peut.(…) Plus tard je m’etais vu en Modiano, Fante, Sagan, Salinger et j’avais ecrit les livres que j’avais ecrits. Des livres de cogneurs de fond de court, solides mais denues de grace, laborieux et pesants. On est ce qu’on peut. Mais de le savoir, rien ne nous console…" p101

  • Michelle Foliot 13 février 2014 20:42

    Pour la plupart d’entre nous le chemin de notre vie est déjà tracé à travers les âges ; on s’y promène plus ou moins aisément entre travail, famille et vie sociale. La difficulté est d’en fixer les limites qui nous correspondent pour rendre la vie supportable. De la même manière lorsqu’on se promène sur un chemin, la tentation est grande d’en sortir pour partir à la découverte d’une autre vie, non par fantaisie mais par nécessité. Est-ce que l’on veut continuer de suivre sa voie habituelle ou veut-on dévier pour une éventuelle vie plus riche de sens ? On est toujours à la lisière de tout : la vie, l’amour, la mort. A quel moment de sa vie, faut-il s’arrêter ? A quel moment faut-il changer ? Le temps a une part importante dans nos choix. Il épuise certaines de nos ressources et oblige parfois à vivre autrement, d’avoir des aspirations nouvelles. Vivre en lisière de la vie est une forme de dépassement de soi, comme le funambule sur son fil. Cet état permet de toucher à l’instabilité, l’imprévu, le questionnement, l’inconnu, l’intranquilité et de fait permet de se reconstruire, pour le meilleur, dans un perpétuel recommencement parce qu’il suffit de peu parfois pour que tout change. Le « vouloir » nécessite, stimule l’effort.