P.12 Après l’histoire des garages, mon père n’avait plus besoin de se lever pour nous faire manger, alors il se mit à écrire des livres. Tout le temps, beaucoup. Il restait assis à son grand bureau devant son papier, il écrivait, riait en écrivant, écrivait ce qui le faisait rire, remplissait sa pipe, le cendrier, la pièce de fumée, et d’encre son papier. Les seules choses qui se vidaient, c’était les tasses de café et les bouteilles de liquides mélangés. Mais la réponse des éditeurs étaient toujours la même : « C’est bien écrit, drôle, mais ça n’a ni queue, ni tête. » Pour le consoler de ces refus, ma mère disait :

  • A-t-on déjà vu un livre avec une queue et une tête, ça se saurait ! Ça nous faisait beaucoup rire. D’elle mon père disait qu’elle tutoyait les étoiles, ce qui me semblait étrange car elle vouvoyait tout le monde, y compris moi. Ma mère vouvoyait également la demoiselle de Numidie, cet oiseau élégant et étonnant qui vivait dans notre appartement, et promenait en ondulant son long cou noir, ses houppettes blanches et ses yeux rouge violent, depuis que mes parents l’avaient ramenée d’un voyage je ne sais où, de leur vie d’avant. … P.140 Peu avant minuit, la foule s’était écartée devant le perron pour dégager une piste de danse en rond. Les couples défilaient, un par un, pour danser devant la chanteuse et son orchestre. Il y avait des couples de vieux qui dansaient avec leur os fragiles et toute leur expérience, pour eux la danse était presque comme une science, leurs gestes étaient sûrs et millimétrés, ils donnaient l’impression qu’ils ne savaient faire que ça, danser et encore danser, et tout le monde applaudissait pour les féliciter. Les jeunes couples passaient pour montrer leur fougue cadencée, ils allaient tellement vite que, par moments, on pouvait croire que leurs vêtements aux couleurs vives allaient s’enflammer. En dansant, chaque couple se dévorait des yeux, avec un drôle de mélange entre domination et admiration et, par-dessus tout, une brûlante passion. Et puis, il y avait aussi les couples entre générations et là, c’était vraiment trop mignon. Les petits garçons dansaient avec leur grand-mère, les petites filles avec leur père, c’était maladroit, brouillon et tendre mais c’était toujours fait sérieusement, avec application et attention, et rien que pour ça, c’était beau à voir, alors tout le monde applaudissait pour les encourager. Et puis tout d’un coup, j’avais vu Maman sortir de nulle part pour rejoindre le cœur de la piste en sautillant, une main sur la hanche et l’autre offerte en direction de mon père. Même si elle avait l’air sûre d’elle, j’avais vraiment eu très peur et j’ai pensé qu’ils n’avaient pas le droit à l’erreur. Papa était entré dans l’arène le menton dressé et la foule s’était calmée, par curiosité, pour observer danser les seuls étrangers de la soirée. Après un silence d’une éternité, l’orchestre avait démarré et mes parents avaient commencé à danser doucement en se tournant autour, la tête légèrement baissée et les yeux dans les yeux, comme s’ils étaient en train de se chercher, de s’apprivoiser. Pour moi, c’était beau et angoissant à la fois. … Olivier BOURDEAUT : En attendant Bojangles ; Editions Finitude 2015 .