Dans de brefs chapitres, Paola Pigani dépeint avec délicatesse chaque nuance de l’exil. En filigrane, la beauté de la ville, le hasard des rencontres, le goût amer de la nostalgie. Au printemps 1999, Mirko et sa sœur Simona, des Albanais du Kosovo d’une vingtaine d’années, ont fui leur pays déchiré par la guerre. La route de l’exil les a menés quelque temps en Italie, puis dans un centre de transit en Haute-Loire. En 2001 ils décident de tenter leur chance à Lyon. Paola Pigani a grandi en Charente dans une famille d’immigrés italiens. Elle vit aujourd’hui à Lyon où elle partage son temps entre son travail d’éducatrice et l’écriture. Après N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (Liana Levi 2013, Piccolo 2014), un premier roman très remarqué, récompensé par sept prix littéraires, retraçant l’internement d’une famille manouche au camp des Alliers entre 1940 et 1946, Venus d’ailleurs est son deuxième roman.

Robert insistait pour qu’ils prononcent les mots entiers : sympathique, réfrigérateur, télévision, automobile, cinématographe… La jeune fille se délectait de ces mots à plus de trois syllabes. Elle aimait bien cet instituteur âgé, austère et doux. Il souriait peu mais sa voix régulière et feutrée distillait des leçons de lenteur incomparables. Chaque semaine, elle attendait sa venue, un peu tendue. Ce n’était pas l’effort, apprendre, retenir, comprendre, parler…C’était le désir. Entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages. Entendre sur le même palier l’argot des collégiens tchétchènes ou soudanais, le parler clair et claquant de Thierry, les injonctions du médecin ou de Myriam, les dialogues des téléfilms et les publicités à la télévision. Simona aspirait à parler à la fois comme le vieil instituteur et l’actrice Marion Cotillard. Plusieurs fois, elle a essayé d’expliquer autour d’elle.

  • Non, mon pays se nomme Kosovë. Kosovo, c’est en serbe. Elle répétait :
  • En albanais, on dit Ko-so-vë. Tous la regardaient incrédules. Certains haussaient les épaules.
  • Arrête. A la télé, à la radio, tout le monde dit Kosovo. Une lettre, c’est presque rien, juste un bout de son âme, mais dans sa bouche c’est comme un autre fruit. Une autre vérité. page 78/79

Mirko porte toujours un bonnet. Gris comme du sel marin qui laisse à peine battre des cils très noirs au ras de la laine. Il accompagne encore certains mots de doute, les laisse traîner comme s’ils ne méritaient pas d’être portés haut. La jeune femme plisse les yeux, n’ose le faire répéter. Dans cette suspension de l’air froid et du silence, ils se regardent. Agathe dit oui à ces phrases inachevées, ces gestes maladroits, ces doigts fébriles qui grattent sa nuque et repassent nerveux sur ses paupières. Tous ces gestes blancs, la pudeur des passagers clandestins.

  • Tu as travaillé ce jour ?
  • Aujourd’hui ? Comment peut-on entrer dans une langue sans user du mot aujourd’hui, se demande Agathe.
  • AUJOURDHUI, Mirko ! Today, oggi ! Elle s’agite. Etre au présent, cela a-t-il un sens pour lui ? Est-ce qu’il l’a sur les épaules, sous ses semelles, sur le bout de la langue cet aujourd’hui ?
  • Comment dit-on en albanais ?
  • Sot Le mot en albanais ne plaît pas du tout à Agathe. Elle fait la grimace, essaie de répéter sot.
  • Aujourd’hui, c’est là ! Il désigne avec ses deux pouces un espace imaginaire. Il prononce les deux ou du mot avec beaucoup de douceur.
  • Je sais ça maintenant.
  • Oui, maintenant, ici.
  • Après ?
  • Demain.
  • Demain, je connais depuis longtemps ! Comme deux mains ! Il montre ses doigts en signe de petite victoire, répète demain, demain pages 97/98

Des odeurs de graillon et de vin chaud, des voix mêlées de joie et d’excitation donnent à Agathe l’impression d’être dans une auberge d’un autre siècle. Elle regarde Mirko manger une soupe à l’oignon sans lever les yeux, plonger des tartines entières dans le liquide bouillant qu’il a parsemé de poivre. Elle ne s’est jamais soucié de cela, pense-t-elle. Comment se nourrit un homme, comment il s’habille. Elle réalise à quel point ses amoureux d’avant ont été abstraits et n’ont laissé que des lueurs éparses au coin des jours sans qu’aucun souvenir d’eux n’éveille la moindre douleur ni la moindre nostalgie. Elle s’amuse de voir Mirko manger un saint-marcellin à la cuillère. Depuis qu’ils sont entrés ici, ils ne se sont rien dit. Agathe songe qu’il se nourrit comme on oublie, comme on envoie des salves désespérées à une partie de son corps pour taire ce qui attend, ce qui crie famine. page 101

Mirko fait demi-tour, résigné. Depuis l’enfance, les injonctions de sa soeur, il préfère y répondre pour avoir la paix. Côte à côte, depuis la placette, ils regardent les lumières de la ville, oublient le froid un instant. Une mer de lueurs à perte de vue, les plaques de neige sur les toits, la boucle du Rhône dans ce crépuscule attendri. Simona égrène des adjectifs appris à l’Alliance française. Magnifique, merveilleux, splendide, mirifique, qu’elle n’a pas souvent eu l’occasion de redire. Elle répète chaque mot deux fois, frappe dans ses mains, leur donne du rythme. Elle crie presque, comme si les mots pouvaient la réchauffer.

  • C’est beau, c’est panoramique ! Elle est une enfant médusée, suspendue entre le jour et la nuit, entre hier et demain, heureuse de ce presque rien. page 104