Partir, risquer à l’aventure son âme pour se rapprocher de soi-même et avoir la sensation de « vivre enfin selon ses voeux, selon sa passion et au diable les autres ». C’est ce qu’entreprend un beau matin Raimund Gregorius, professeur de langues anciennes, à l’austère érudition et à la vie « immuablement  » réglée. Un matin donc, en plein cours de latin, le philologue se lève, quitte la classe, la Suisse, et sort de son existence « comme d’une vieille peinture à l’huile accrochée au mur d’un musée, dans une aile latérale oubliée ». d’après Le Matricule des Anges.

Ce jour commença à la manière d’innombrables autres jours, pourtant, après lui, rien ne devait plus être comme avant dans la vie de Raimund Gregorius. Gregorius arriva de la terrasse de la Confédération à huit heures moins le quart et prit le pont de Kirchenfeld qui mène du centre de la ville au lycée. Ainsi faisait-il chaque matin de l’année scolaire, et immuablement à huit heures moins le quart. Il y eut bien la fois où il trouva le pont barré, et où il fit une faute pendant le cours de grec qui suivait. Ce n’était jamais arrivé auparavant, et cela n’arriva plus jamais par la suite. Des journées entières, toute l’école ne parla que de cette faute. Plus la discussion sur le sujet se prolongeait, plus grandissait le nombre de ceux qui pensaient avoir mal entendu. Finalement, cette conviction l’emporta aussi chez les élèves qui avaient assisté au cours. Il était tout simplement inimaginable que Mundus, comme on l’appelait, commît une faute en grec, latin ou hébreu. Gregorius regarda devant lui les tours pointues du Musée historique bernois, leva les yeux sur le Gurten, puis les baissa vers l’Aar et son eau vert glacier. Le vent soufflait en rafales, chassait au-dessus de lui les nuages bas et retourna son parapluie. C’est alors qu’il aperçut la femme au milieu du pont. Accoudée au parapet, elle lisait sous les torrents d’eau ce qui semblait être une lettre. Elle était obligée de la tenir à deux mains. Quand Gregorius s’approcha, elle froissa soudain le papier, le pétrit en une boule qu’elle jeta d’un geste violent dans le vide. Involontairement, Gregorius avait accéléré la marche et il n’était plus éloigné d’elle que de quelques pas. Il vit la fureur sur ce visage blême et mouillé de pluie. Ce n’était pas une fureur qui pourrait se décharger à grands cris pour ensuite se dissiper. C’était une fureur rentrée, tournée vers l’intérieur, qui devait depuis longtemps brûler sans flamme. À présent, la femme s’appuyait sur le parapet, les bras tendus, et ses talons glissaient hors de ses souliers. Elle va sauter.

Pascal Mercier : Train de nuit pour Lisbonne, Maren Sell Editeurs 10/18, pages 13 et 14.

Vos témoignages

  • michelle foliot 3 février 2013 20:15

    Une vie s’écoule, imperceptiblement, par habitude, par répétition des actes, des gestes, du temps, chaque jour, jusqu’au doute qui s’installe du fait d’un évènement inattendu qui nous rend vulnérable et peut nous plonger dans le vide, le désespoir. Entre force et faiblesse, ou on bascule, on perd ses repères, on devient muet, s’installe le rien, ou, et parfois dramatiquement, c’est le désespoir de l’autre qui nous pousse à réagir, à continuer, à voir la vie différemment.