Chaque instant est pré-texte d’écriture. Des lueurs s’insinuent, dans le jour, dans la nuit. Elle scintillent et s’éteignent si elles ne sont pas fixées. Ce sont des instants neufs, bons à saisir, sur lesquels on peut prendre pied. Ne pas les laisser disparaître sous un emploi du temps ou sous la lassitude. Leur proposer des mots écrits, propres à des échos plus longs que ceux du bavardage. Il y a un mouvement premier, de notation naïve. Ne pas laisser fuir une lumière fugitive. Ces moments sont les plus précieux, les plus gratuits. Ils sont la meilleur justification de l’écriture. Noter, cerner, sans différer, avec le plus de netteté possible, et laisser la plume aller au-delà de ce départ.

Le propos progresse au-delà de ce qui était indiqué. La plume reprend. Elle revient en arrière. Le mot en appelle un autre, car le mot est plus riche que l’idée. Le but dont on croyait s’approcher, s’éloigne, s’estompe. C’est un autre qui se profile. Les contours sont moins flous, mais un autre horizon s’est déployé. On n’est pas encore satisfait. Il y a d’autres contrées. On continue la marche, comme le maçon, pierre après pierre. L’écriture n’est que dans son déroulement. Elle vit ce qu’elle fait, mot à mot.


Le livre qu’on écrit n’est qu’essai, approximation, démarche en cours. Envisagé, il est souci d’un départ. Terminé, il n’est là que pour être oublié. Il appartient déjà au passé. il n’est qu’étape d’une trajectoire, point d’aboutissement provisoire, pièce intermédiaire, d’attente, à ce qui n’est pas encore écrit. L’écriture n’est jamais fixée. Elle est incessamment en mouvement. On ne relit que pour corriger. Il n’y a aucun repos. Le livre clos en appelle un autre. On abandonne l’écriture immobilisée, un peu morte, pour aller vers celle qui se fait. Par plaisir d’écrire encore, en quête de ce qui reste à dire, comme s’il était impossible de toucher à l’origine et à la fin de l’écriture. On ne cesse d’écrire comme le cœur ne cesse de battre sous peine de mort.


Laisser les mots s’ordonner d’eux-mêmes, sans rien forcer, sans rien précipiter, sans tentative de rassemblement prématuré. Rompre l’impatience qui déchire. Laisser s’apaiser les remous. Ce qui se construit a besoin d’attente. Telle la terre après les labours. Se mettre à l’écart, seul, avec sa plume, n’importe où. Dans la chambre silencieuse, sur le sable, sur le rocher.

Paul Mathis : Instants d’écriture - instants d’analyse, Éditions Via Valeriano / Léo Scheer, 1992/2002, pages 13-14, 43, 57.

Vos témoignages

  • michelle foliot 10 août 2014 20:53

    Au fil d’une lecture de E. de Luca « En haut à gauche » « Les livres sont le toujours. Celui qui les écrit peut croire qu’il les laisse à ses contemporains, à la postérité, mais au moment où il écrit, tout le passé est derrière son dos en train de lire. » « Si on n’écrit pas pour être lu par ses ancêtres rien ne reste imprimé sur le papier ». « Les livres sont des maîtres pour les souvenirs, ils les font marcher ». « Les livres, c’est nous, des gens qui tombent malades, s’effilochent, jaunissent et qu’on oublie. Ils sont à l’image de notre vie ».