« En dressant l’inventaire des parfums qui nous émeuvent - ce que j’ai fait pour moi, ce que chacun peut faire pour lui-même -, on voyage librement dans une vie. Le bagage est léger. On respire et on se laisse aller. Le temps n’existe plus : car c’est aussi cela la magie des parfums que de nous retirer du courant qui nous emporte, et nous donner l’illusion que nous sommes toujours ce que nous avons été, ou que nous fûmes ce que nous nous apprêtons à être. Alors la tête nous tourne délicieusement. » P.C. Mot de l’éditeur : 63 textes, d’Acacia à Voyage, Philippe Claudel évoque autant de parfums de l’enfance et de l’adolescence. Chaque évocation fait resurgir un monde oublié, dont certaines traces demeurent : l’après-rasage du père, la crème solaire de la mère, les cheveux soyeux des premières amoureuses, les Gauloises et les Gitanes, la cannelle des gâteaux et du vin chaud, le charbon qui réchauffe, l’encre de l’écolier, le foin des champs, le pull-over de l’oncle. Des senteurs douces ou âcres, simples ou raffinées.

BROUILLARD

Le brouillard agit comme le couvercle d’une cocotte : il maintient en lui, sous lui, les odeurs de terre surprise par un automne adolescent, d’herbe fatiguée par la froidure des matins, de bêtes encore aux champs, de près vacants et d’asphalte trempée. C’est un grand flacon sans paroi, un pulvérisateur incessant. … Extracteur à froid de parfums suspendus et potentiels, le brouillard sabote le paysage quotidien pour le donner à voir et à sentir autrement.

pages 35, 36

CANNELLE

Je grandis dans un pays de saisons, tranchées à la hache, brutales et définitives. Et l’hiver n’est pas la moindre d’entre elles qui clôt les années comme on referme une porte sur une pièce encombrée d’ors et de cristal. … On ne la pratique guère le reste de l’année, sinon de temps à autre dans une compote de pommes ou, fin août, sur une tarte aux quetsches. Vers les premiers froids, elle pointe son museau poivré. On sort de grands bocaux de verre ses bâtonnets qui ressemblent à des parchemins que des flammes auraient roussis et enroulés sur eux-mêmes. On les réduit en poudre dans un mortier. Présent de Roi mage. L’Orient s’installe dans les cuisines en y apportant son cortège et ses mirages qu’il déverse sur les meubles en Formica et la vieille toile cirée. Sablés, gâteaux, petits pains, brioches, linzertortes, kouglofs tout ensemencés de cannelle et par elle sublimés.

pages 41, 42

ENFANT QUI DORT

Rien ne peut mieux nous dire, de ce que nous sommes ou de ce que nous avons été, que l’odeur de la peau d’un enfant enfoui dans le sommeil et qui repose, bouche à demi ouverte dans son lit, sans crainte ni peur aucune, ni tremblement, car il nous sait là tout contre lui…

C’est comme si je venais vers l’enfant nue dormant contre sa mère, nue elle aussi, dans le très beau tableau de Gustav Klimt, Les Trois Ages de la femme, qui est la peinture d’un moment d’une quotidienne intimité, d’une haute et féconde humanité, peinture de la tiédeur sucrée des peaux et des sueurs, de la confiance dans le plus sûr des sommeils, celui-là même où rien ne peut nous arriver.

pages 90, 91

Vos témoignages

  • fleur de carotte 23 janvier 2013 18:59

    Boum

    « Et puis danser, désarticuler son corps, en rythme ou pas, s’épuiser à danser pour ne pas crever de toute cette énergie qui gémit en nous, qui trépigne en nous, et libérer alors nos sueurs, nos humeurs, nos rages, dans la pièce borgne qui devient étouffante et c’est si bon d’étouffer, de sentir sur soi cette chaleur aigre, animale, adolescente, de tee-shirts et de chemises qui collent à la peau, qui s’empêtrent dans le brouillard des cigarettes, les bouffées de levure et de houblon, de jeunes corps, de parfums de filles maquillées comme Nina Hagen, Kate Bush ou Lene Lovich, de déodorants de garçons, de bouches fraîches, avec parfois des notes d’huile de vidange, de bidon d’essence, de lubrifiant, de graisse de moteur, de white-spirit qui s’échappent du garage »

    p32 de « Parfums » de Philippe Claudel

    Huuum…vous sentez ?