Sans surprise, Philippe Delerm conte le plaisir gourmand d’une cerise noire dégustée sur l’île de Burano, décrit la vibration de la lumière sur l’eau d’un lavoir. Forcément, il se remémore le glaçage blanc du petit pudding acheté avec sa mère à la pâtisserie Le Bras, près de la gare Saint-Lazare. Presque quinze ans après La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, on ouvre ce Trottoir au soleil pour retrouver les instantanés délicats et teintés de mélancolie, les pauses enfin autorisées dans la rumeur du trafic. Pourtant, ce recueil dépasse la séduction littéraire et le confort des retrouvailles.

Philippe Delerm nous surprend quand il pointe le désir d’être « encore » dans la vie, en sachant qu’elle s’amenuise. L’écrivain est dans cet été indien où il n’y a plus de temps à perdre. Rester du côté du soleil devient une lutte de chaque instant. L’auteur est devenu grand-père, atteignant « un âge où les regards glissent sur vous sans s’arrêter ». Il n’en est pas particulièrement fier, mais le mot « résignation » ne fait pas partie de son vocabulaire. Il nous explique, plus sûrement qu’autrefois, cette hâte à guetter la lumière et s’en repaître, tel un lézard de la rue. Alternant le « on » et le « je », il se révèle plus intime qu’intimiste, conservant une écriture sans esbroufe, spirituelle et savoureuse. Mais il cherche aussi « le détail qui permet de tenir », reprenant à son compte la phrase de Camus : « Il n’y a rien de plus tragique que la vie d’un homme heureux. »

Le 05/02/2011 - Mise à jour le 18/09/2013 à 17h37 Christine Ferniot - Telerama n° 3186

A soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d’été. Il y aura encore de jolis soirs, des amis, des enfances, des choses à espérer. Mais c’est ainsi : on est sûr d’avoir franchi le solstice. C’est peut-être un bon moment pour essayer de garder le meilleur : une goutte de nostalgie s’infiltre au cœur de chaque sensation pour la rendre plus durable et menacée. Alors rester léger dans les instants, avec les mots. Le solstice d’été est peut-être déjà l’été indien, et le doute envahit les saisons, les couleurs. Le temps n’est pas à jouer ; il n’y a pas de temps à perdre. Avec les mots rester solaire. Je sais ce qu’on peut dire à ce sujet : l’essentiel est dans l’ombre, le mystère, le cheminement nocturne. Et puis comment être solaire quand l’humanité souffre partout, quand la douleur physique et morale, la violence, la guerre recouvrent tout ? Eh bien peut-être rester solaire à cause de tout cela. Constater, dénoncer sont des tâches essentielles. Mais dire qu’autre chose est possible, ici. Plus les jours passent et plus j’ai envie de guetter la lumière, à plus forte raison si elle s’amenuise. Rester du côté du soleil. page 14/15

… Et puis il y a ma mère très âgée qui vient passer huit jours, de temps en temps. On parle moins, on vit près d’elle, on écrit, on dessine, on corrige des copies, c’est ça qu’elle aime. Se plonger dans notre vie, pour ne pas se sentir un poids pour les autres. Elle peut rester indéfiniment à lire dans un fauteuil, à regarder longuement toutes les affiches, à faire un tour dans le jardin avec ce pas rasant et lent imposé par l’arthrose aux genoux, mais qui semble si métaphorique de sa discrétion ravie. Elle effleure en pénétrant. Elle fait ce qu’on ne saurait imposer à ses autres invités, fussent-ils les plus proches : se taire et goûter le détail. La passagère - page 82

… Même chose pour la solitude en bateau. Je n’attends pas de page lyrique sur le rapport avec le cosmos et l’immensité, mais il doit bien y avoir telle petite lumière à l’intérieur de la coque, la nuit, telle odeur familière synonyme de bien-être. Qui saurait écrire cela me donnerait tout le reste, comme a su si bien faire Nicolas Bouvier dans ses récits de voyage. Ce qui est en cause dans le plaisir imaginé est d’ailleurs davantage le talent de l’écrivain que l’ampleur de l’aventure - je pense que j’aurais pris le même plaisir si Nicolas Bouvier m’avait décrit sa cage d’escalier. page 116

Ignorer la chaise, le fauteuil de jardin, et même la chaise longue. S’asseoir par terre, sur l’herbe, en tailleur. Cueillir machinalement des brins d’herbe devant soi et les éparpiller au vent un à un. Ecouter. Se laisser porter par la conversation, y prêter attention comme pour se construite l’alibi de cette posture fouilleuse de mémoire, les épaules un peu arrondies. On ne s’asseyait pas autrement à la fac, juste à côté des tours de béton morne : un petit carré près de la piste d’athlétisme et l’on parlait d’idées, de refaire le monde - mais l’essentiel était déjà dans ce lancer d’herbe et la presque fraîcheur sous les fesses, non ce n’est pas mouillé, juste un peu doux… Terre à terre - page 42